1 Cadrage : 40 ans de décentralisation, des doublons persistants
La décentralisation française a été engagée par les lois Defferre de 1982-1983, puis approfondies par les actes II (2003-2004) et III (lois MAPTAM 2014, NOTRe 2015). L'objectif : transférer des compétences de l'État vers les collectivités territoriales pour rapprocher la décision du citoyen.
Quarante ans après, la Cour des comptes a dressé un constat sévère dans son Rapport public annuel 2023 : « La répartition des compétences entre l'État et les différents niveaux de collectivités territoriales est insatisfaisante et ne permet pas une gestion publique locale genuinement efficace. »
(sondage cité dans RPA CdC 2023)
(hors Éducation nationale · DGAFP 2025)
(DGAFP Rapport annuel 2025)
La Cour des comptes (2017) notait que certaines missions des services déconcentrés « sont parfois difficiles à assumer faute de ressources, tandis que des ressources continuent d'être affectées à des missions qui ne sont plus prioritaires, notamment celles qui doublonnent avec des compétences transférées aux collectivités territoriales ».
2 Chronologie des transferts de compétences
Chaque vague de décentralisation a transféré des compétences à une strate de collectivité — sans toujours supprimer les services d'État correspondants.
- 1982-1983 Lois Defferre — Acte I : transferts aux régions (planification, formation), aux départements (aide sociale, routes départementales), aux communes (urbanisme). Création des DRAC (affaires culturelles). L'État conserve ses services déconcentrés en parallèle.
- 2003-2004 Acte II — Loi du 13 août 2004 : les départements deviennent chefs de file de l'action sociale (RMI→RSA, protection de l'enfance, personnes âgées, handicap). Transfert de 130 000 agents TOS de l'Éducation nationale vers collectivités. Les DRASS et DDASS subsistent.
- 2007 Transfert des routes nationales — 18 500 km de routes nationales transférées aux conseils généraux. Les DDE (Directions Départementales de l'Équipement) conservent néanmoins des effectifs importants, reconvertis en DDT en 2010.
- 2010 Création des DDI — Fusion des DDE + DDAF = DDT/DDTM ; fusion DDASS + DDTEFP = DDCS puis DDCS-PP. Réduction du nombre de structures mais maintien des effectifs sur des périmètres qui recoupent les compétences locales.
- 2014-2015 Acte III — Lois MAPTAM et NOTRe — Régions : compétence exclusive développement économique (ex-Direccte), formation professionnelle renforcée. Suppression de la clause générale de compétence des régions et départements pour forcer la spécialisation. En pratique : les DREETS héritent des Direccte sur le volet économique.
- 2021 Création des DREETS/DDETS — Fusion Direccte + DRCS = DREETS ; DDCS + DIRECCTE UD = DDETS. Nouvelle tentative d'éliminer les doublons internes à l'État. Les chevauchements avec les collectivités restent.
- 2023 RPA Cour des comptes — Bilan : la décentralisation reste inachevée. Recommandations de clarification encore en attente d'application.
- 2024 Rapport IGF/IGA/IGEDD/IGAS — Ingénierie territoriale des opérateurs de l'État : offre « redondante, inégalement répartie, peu adaptée aux besoins locaux ».
3 Vue d'ensemble : tableau des compétences partagées
Les domaines ci-dessous sont ceux pour lesquels des rapports institutionnels ont documenté des chevauchements. L'intensité du doublon est évaluée à partir de la littérature disponible.
| Domaine | Acteur FPE | Acteur FPT | Base légale du transfert | Intensité doublon | Source principale |
|---|---|---|---|---|---|
| Action sociale et insertion | DDETS / DREETS | Départements (ABS, CCAS) | Loi 2004 | Élevée | CdC RPA 2023 |
| Développement économique | DREETS (ex-Direccte) | Régions (agences régionales) | Loi NOTRe 2015 | Élevée | IFRAP, Sénat |
| Ingénierie territoriale | DDT/DDTM, opérateurs État | Communes, EPCI, Départements | Implicite (acte I) | Modérée | IGF 2024, CdC 2017 |
| Culture et patrimoine | DRAC (~4 900 agents) | Régions, Départements | Partiel (loi 2004) | Modérée | CdC 2017, IFRAP |
| Formation professionnelle | DREETS (contrôle, appels à projets) | Régions (compétence principale) | Loi 1983/2004 | Modérée | CdC 2023 |
| Environnement et biodiversité | DREAL | Régions, Départements | MAPTAM 2014 | Modérée | IGF 2024 |
| Statistiques et observation | DREETS/DREAL (observatoires) | CESER, agences régionales | — | Diffuse | CdC 2017 |
4 Analyse détaillée par domaine
Constat de la Cour des comptes (RPA 2023, chapitre 2 « Politiques sociales décentralisées ») : Le paysage institutionnel local est caractérisé par « un grand nombre d'acteurs : services des départements, centres communaux et intercommunaux d'action sociale, organismes de sécurité sociale (CAF notamment) et services et opérateurs de l'État comme France Travail ». La coordination est insuffisante, l'information circule mal et « la continuité des parcours offerts aux personnes n'est pas assurée ».
Proposition IFRAP : Décentraliser vers les régions les missions économiques résiduelles des DREETS, estimant que ces structures ont un rôle identique à celui des agences économiques régionales. L'Institut chiffre le potentiel de suppression à plusieurs centaines d'ETPT sur cette fonction spécifique, sans donner un chiffre précis pour ce seul domaine.
Rapport IGF 2024 : Le scénario recommandé propose de « recentrer les opérateurs sur la stratégie et l'expertise nationale, tout en confiant aux services déconcentrés un rôle de coordination de l'ingénierie locale ». L'économie estimée sur ce seul périmètre : 200 M€, sur un périmètre d'opérateurs qui mobilise plusieurs milliers d'agents en doublon avec des agences techniques locales.
CdC 2017 : Il était « urgent de mettre fin aux missions d'ingénierie et d'accompagnement des collectivités territoriales par l'État » dans les secteurs où celles-ci ont leurs propres capacités techniques. Cette recommandation reste partiellement appliquée sept ans après.
La DRAC intervient en parallèle avec les régions sur le même champ du spectacle vivant : en 2022, on recense en Île-de-France plus de 200 structures bénéficiant à la fois d'une aide DRAC et d'une aide de la Région ou du Département (source : Rapport Sénat 2022 sur les politiques culturelles territoriales).
5 Chiffrage : des estimations prudentes et contestées
Ce que dit l'IFRAP
La Fondation IFRAP a estimé à plusieurs reprises le surcoût global de l'organisation administrative française :
Limite : Ces estimations incluent la sur-administration globale (excès d'effectifs par rapport aux pays comparables), pas uniquement les doublons inter-versants. L'IFRAP reconnaît que le chiffrage est « fondé sur des comparaisons internationales » (ratio agents/habitant), non sur une analyse poste par poste.
Ce que dit l'IGF (2024)
Source : IGF/IGA/IGEDD/IGAS — Rapport sur la rationalisation des interventions des opérateurs de l'État en matière d'ingénierie territoriale (2024). Ce chiffre est limité au périmètre CEREMA, ADEME, Agences de l'eau et quelques autres opérateurs — il ne couvre pas les services déconcentrés eux-mêmes.
Ce que dit la Cour des comptes
La Cour des comptes ne produit pas d'estimation globale chiffrée des doublons FPE-FPT. Elle formule des recommandations structurelles sans les accompagner systématiquement d'un chiffrage en emplois ou en euros. Son rapport 2023 souligne que la clarification des compétences permettrait des économies substantielles, sans les quantifier globalement.
Tableau synthétique des ordres de grandeur
| Domaine | ETPT FPE concernés (estimation) | Économies possibles | Fiabilité |
|---|---|---|---|
| Action sociale / insertion (DDETS) | ~5 000–8 000 ETPT sur fonctions aussi exercées par les Départements | Non chiffré | Faible |
| Ingénierie territoriale (opérateurs) | Non isolé précisément | 200 M€ | Sourcé IGF 2024 |
| Développement économique (DREETS) | Non chiffré précisément | Non chiffré | Faible |
| Culture / DRAC (partiel) | ~1 000–1 500 ETPT sur fonctions régionalisables | Non chiffré | Faible |
| Total documenté | — | ≥ 200 M€ économies certaines + potentiel non chiffré significatif | Partiel |
6 Au-delà des doublons d'agents : le coût des boucles décisionnelles et normatives
Le débat public sur les doublons FPE-FPT se focalise souvent sur le nombre d'agents. Mais une dimension moins visible — et peut-être plus significative — est le coût organisationnel des processus multi-niveaux : chaque norme imposée unilatéralement par l'État, chaque autorisation nécessitant validation croisée, chaque financement croisé impose des allers-retours entre services qui absorbent du temps de cadres sans créer de valeur publique supplémentaire.
1 · L'inflation normative : l'État impose des coûts aux collectivités sans leur accord
Le Conseil National d'Évaluation des Normes (CNEN), instance officielle placée auprès du Ministre de l'Intérieur, évalue depuis 2014 le coût financier de chaque texte réglementaire et législatif applicable aux collectivités. Ses rapports annuels fournissent les données les plus précises disponibles sur ce sujet.
(CNEN — Rapport d'activité 2022)
(CNEN — Rapport d'activité 2023)
(CNEN — Rapport d'activité 2024)
(IFRAP — estimation sur données CNEN)
Le mécanisme est le suivant : l'État produit des normes (décrets, arrêtés, circulaires) qui s'imposent aux collectivités sans que ces dernières aient eu voix au chapitre sur le fond. Chaque norme génère du travail de mise en conformité dans les collectivités — et donc des emplois de fonctionnaires territoriaux consacrés non à des politiques locales, mais à l'application de décisions prises à Paris. Le Sénat a qualifié cette situation de forme d'addiction : les services centraux de l'État produisent des normes à un rythme qu'aucune collectivité ne peut absorber sans coût substantiel.
Le rapport Gatel-Pointereau (Sénat, janvier 2023) — « Normes applicables aux collectivités territoriales : face à l'addiction, osons une thérapie de choc ! » — a établi qu'80 % des élus locaux consultés ressentent une aggravation de la situation depuis 2020 et que l'inflation normative « complique les projets locaux, retarde leur mise en œuvre et en augmente significativement le coût ». Une charte a été signée le 16 mars 2023 entre le Gouvernement et le Sénat pour tenter d'endiguer ce phénomène — avec des résultats limités à ce jour.
2 · Le contrôle de légalité : 6,28 millions d'actes transmis chaque année
Depuis la suppression de la tutelle préfectorale en 1982, les actes des collectivités sont soumis à un contrôle a posteriori de légalité exercé par les préfectures. Ce mécanisme, en théorie raisonnable, est devenu une source de charge administrative massive de part et d'autre.
| Indicateur | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Actes transmis aux préfectures par les collectivités | 6,28 millions / an (2021) | Cour des comptes 2022 |
| Évolution 2019→2021 | +11 % (de 5,66 M à 6,28 M) | Cour des comptes 2022 |
| Délai légal de contrôle | 2 mois (délai préfecture) | Code général des collectivités |
| Taux de déféré préfectoral (saisine tribunal) | <0,01 % des actes transmis | Cour des comptes 2016/2022 |
| Coût applicatif CTES (outil informatique) | 4 M€ sur 4 ans — conduite de projet « défectueuse » (CdC) | Cour des comptes 2022 |
3 · Les boucles de financement croisé : un projet, quatre guichets
Un grand nombre de projets locaux (équipements culturels, sportifs, voirie, logements sociaux…) sont financés par un empilement de subventions venant de l'État (DETR, DSIL, FNADT…), de la Région, du Département et de la commune. Chaque guichet suppose un dossier de demande, une instruction, une convention, un suivi et un rapport financier distincts.
La Cour des comptes a identifié dans son RPA 2023 l'empilement des co-financements comme l'une des principales sources d'inefficacité organisationnelle de la décentralisation française, notant que « les outils de contractualisation (CPER, CRTE…) ont proliféré sans réduire la complexité ». Ce n'est pas l'existence du financement croisé en soi qui pose problème, mais l'absence de guichet unique ou de standardisation des procédures.
4 · Le coût de la décision à plusieurs niveaux : le cas de l'urbanisme
L'instruction des autorisations d'urbanisme illustre la mécanique du doublon décisionnel de façon particulièrement lisible. Formellement, la commune (ou l'EPCI) est l'autorité compétente pour délivrer les permis de construire. En pratique, l'instruction fait intervenir plusieurs services de l'État pour avis conformes ou simples :
- UDAP (Unité Départementale Architecture et Patrimoine, rattachée DRAC) — avis conforme en zone ABF (périmètre Bâtiment de France). Délai d'instruction allongé d'1 mois minimum.
- DDT/DDTM — avis technique sur les dossiers agricoles, risques naturels, zones inondables. En principe consultatif mais de fait quasi-contraignant.
- DREAL — évaluation environnementale pour les projets soumis à étude d'impact.
- Préfecture — instruction pour les communes sans PLU approuvé (maire au nom de l'État).
Le délai d'instruction de droit commun est de 2 à 3 mois, mais les majorations obligatoires liées aux avis des services de l'État l'allongent systématiquement. Ce n'est pas tant un doublon d'agents qu'un doublon décisionnel : la commune instruit et l'État co-décide, sans que cette co-décision soit clairement justifiée par un enjeu national dans tous les cas.
5 · La France, en retard structurel de décentralisation en Europe
France Stratégie a publié une note comparative sur l'autonomie des collectivités territoriales en Europe. Ses conclusions apportent un éclairage structurel :
(France Stratégie)
(France Stratégie)
(France Stratégie)
France Stratégie note toutefois que les indicateurs de dépenses sont des « indicateurs imparfaits » de la décentralisation réelle : la France se singularise moins sur l'autonomie de gestion que sur le niveau formel de décentralisation des dépenses. Néanmoins, le Congrès des pouvoirs locaux et régionaux du Conseil de l'Europe a explicitement recommandé à la France de « poursuivre la décentralisation et clarifier la répartition des compétences ».
7 Subsidiarité et recommandations institutionnelles
Cour des comptes — Recommandations RPA 2023
Le RPA 2023 formule plusieurs recommandations structurelles sur les doublons :
- Clarifier le rôle de chef de file des départements dans les politiques sociales et en tirer les conséquences organisationnelles pour les DDETS.
- Réduire le nombre d'acteurs dans la mise en œuvre des politiques d'insertion en créant un guichet unique territorial.
- Redonner de l'ambition à la décentralisation en transférant de nouvelles compétences avec les moyens correspondants, et en supprimant les structures d'État devenues redondantes.
- Renforcer les outils de coordination (CTAP — Conférences Territoriales de l'Action Publique) qui restent sous-utilisés.
Cour des comptes — Recommandations rapport 2017 sur les services déconcentrés
- Clarifier mission par mission ce qui relève de l'État et ce qui relève des collectivités, au niveau local.
- Mettre fin à l'ingénierie de l'État pour le compte des collectivités dans les domaines où celles-ci ont les capacités techniques.
- Réduire les effectifs dans les services qui ont perdu leurs missions substantielles lors des transferts de compétences.
IGF (2024) — Rapport ingénierie territoriale
- Recentrer les opérateurs de l'État (CEREMA, ADEME, Agences de l'eau) sur la stratégie et l'expertise nationale, et non l'ingénierie locale de collectivités ayant leurs propres services.
- Confier aux services déconcentrés un rôle de coordination, pas de production directe d'ingénierie.
- Économies estimées : 200 M€ sur ce périmètre restreint.
IFRAP — Propositions
- Constitutionnaliser la subsidiarité pour limiter les compétences partagées (sur le modèle espagnol).
- Transférer aux régions les missions économiques résiduelles des DREETS, les fonctions culturelles de création contemporaine des DRAC, et certaines missions de formation des DREETS.
- Estimation : 274 000 postes en sur-administration (tous versants, par comparaison à la zone euro) — dont une partie liée aux doublons FPE-FPT.
8 Sources et méthodologie
-
Cour des Comptes
Rapport public annuel 2023 — La décentralisation 40 ans après
Bilan de 40 ans de décentralisation, chapitre 2 sur les politiques sociales décentralisées. Source principale sur les doublons action sociale, formation professionnelle, attractivité économique.
ccomptes.fr → RPA 2023 · PDF complet -
Cour des Comptes
Rapport thématique — Les services déconcentrés de l'État (décembre 2017)
Rapport de référence sur la clarification des missions des services déconcentrés vs collectivités. Contient les recommandations sur l'ingénierie, la culture, l'action sociale.
ccomptes.fr → services déconcentrés · PDF complet -
IGF / IGA / IGEDD / IGAS
Rationalisation des interventions des opérateurs de l'État en matière d'ingénierie territoriale (2024)
Rapport quadri-inspection sur les doublons entre opérateurs de l'État (CEREMA, ADEME, etc.) et ingénierie des collectivités. Économies identifiées : 200 M€.
igf.finances.gouv.fr -
IFRAP
En finir avec ces doublons administratifs qui coûtent 60 milliards chaque année à la France
Analyse IFRAP des doublons de compétences. Estimations globales de sur-administration. Méthodologie par comparaison internationale à la zone euro.
ifrap.org -
IFRAP
Doublons de compétences à tous les échelons : le mal français
Analyse par domaine des compétences partagées entre l'État et les collectivités. Propositions de réforme.
ifrap.org -
IFRAP
Sur-administration : 665 000 agents en trop ?
Estimation IFRAP du nombre d'agents en sur-administration par comparaison OCDE.
ifrap.org -
DGAFP
Rapport annuel sur l'état de la fonction publique — Édition 2025 (données fin 2024)
Données de référence sur les effectifs FPE (2,57 M), FPT (1,99 M) et FPH (1,24 M) par versant et par ministère — total 5,9 M agents fin 2024 (+0,6 %, +32 800). Contractuels : 23 % des effectifs (+4,9 %).
fonction-publique.gouv.fr · PDF -
FIPECO
Fiches : Dépenses des administrations publiques locales · Intercommunalité · Collectivités locales
Fiches pédagogiques de référence sur le financement et la répartition des dépenses entre niveaux de collectivités.
fipeco.fr -
Sénat
Rapports d'information sur la loi NOTRe et la décentralisation
Débats parlementaires lors de l'examen de la loi NOTRe (2015) sur les compétences économiques des régions et le maintien de l'État.
senat.fr
Pour aller plus loin : Les chambres régionales des comptes (CRC) publient des rapports sur les finances et la gestion des collectivités qui permettent, domain par domaine, d'identifier les zones de recouvrement avec les services de l'État. Ces rapports sont disponibles sur ccomptes.fr/collectivites-territoriales.