Zoom TICPE / Accises sur l'Énergie — ~42 Md€ de recettes (2025)
TICPE (~30 Md€) + accise électricité (~12 Md€) + accise gaz (~2,8 Md€) • Composante carbone gelée à 44,60 €/tCO₂ • Fin du bouclier tarifaire → explosion recettes élec. (+73,7 %) • Affectation État / régions / départements / AFITF • Trajectoire carbone et réformes • Sources DGFiP, DGEC, FIPECO, Eurostat, Cour des Comptes, PLF 2026
~30 Md€
TICPE / accise produits pétroliers 2025
1,0 % du PIB — stable vs 2024
~12 Md€
Accise électricité (ex-TICFE/CSPE)
+73,7 % vs 2024 — fin du bouclier tarifaire
44,60 €
Composante carbone / tonne CO₂
Gelée depuis 2018 (gilets jaunes)
~16,5 Md€
Part État (budget général)
55 % de la TICPE totale
~12,2 Md€
Part collectivités (régions + départements)
Compensation RSA, formation pro, transports
1. Vue d'ensemble — les accises sur l'énergie en FranceExécution 2025
Les accises sur l'énergie constituent le 4e prélèvement fiscal français par le rendement, après la TVA (~210 Md€), la CSG (~135 Md€) et l'IR (~95 Md€). Elles regroupent plusieurs composantes, toutes assises sur les volumes de consommation d'énergie. Depuis le 1er janvier 2022, elles sont collectées par la DGFiP (et non plus par la DGDDI/Douanes). Le code des impositions sur les biens et services (CIBS) a remplacé le code des douanes pour leur base juridique. L'année 2025 est marquée par la fin du bouclier tarifaire, qui provoque une explosion des recettes d'accise sur l'électricité (+73,7 % vs 2024), portant le total des accises énergie à ~42 Md€.
Source : DGFiP Statistiques n°43 (mars 2026), Voies et Moyens PLF 2026, FIPECO fiche « Les taxes sur les carburants », Cour des Comptes NEB 2025.
Point clé. La TICPE est un impôt en volume (centimes par litre), pas en valeur : elle ne bénéficie pas de l'inflation. Quand les prix du pétrole montent, les recettes de TICPE ne bougent pas (contrairement à la TVA sur les carburants, qui augmente mécaniquement). C'est un impôt dont le rendement est structurellement stable en nominal mais déclinant en % du PIB (de 1,35 % en 2018 à 1,0 % en 2025), sous l'effet de la baisse tendancielle de la consommation de carburants fossiles. En revanche, le total des accises énergie bondit en 2025 grâce à la fin du bouclier tarifaire sur l'électricité.
2. Évolution historique 2010-2025FIPECO / DGFiP / Cour des Comptes
La TICPE est passée de ~24 Md€ en 2010 à ~30 Md€ en 2025 (stable), soit +25 % en 15 ans. Cette hausse résulte quasi exclusivement de la montée en puissance de la composante carbone entre 2014 et 2018 (+6 Md€), puis du gel après le mouvement des gilets jaunes. En parallèle, l'accise sur l'électricité a subi un effondrement temporaire pendant le bouclier tarifaire (2022-2023) avant de remonter fortement : ~11,8 Md€ en 2025 (+73,7 % vs 2024), portant le total des accises énergie à ~42 Md€.
Fin bouclier → accise élec. 33,70 puis 29,98 €/MWh (+73,7 %)
Coût du bouclier tarifaire (2022-2024) et sortie en 2025. En 2022, le gouvernement a réduit l'accise sur l'électricité de 32,44 €/MWh à 1 €/MWh, soit une perte de recettes de ~5 Md€/an. Combiné avec la remise carburant (18 puis 30 c€/l), le coût budgétaire total des boucliers énergie sur 2022-2023 a dépassé 30 Md€ (Cour des Comptes, rapport thématique juin 2024). La sortie progressive s'est faite en trois étapes : 21 €/MWh en février 2024, puis 33,70 €/MWh en février 2025 (retour au droit commun), puis un ajustement à la baisse à 29,98 €/MWh en août 2025. Résultat : les recettes d'accise électricité explosent à ~11,8 Md€ en 2025, soit +5 Md€ vs 2024.
Faits marquants 2025 — trois réformes structurantesLFI 2025
1. Fin du bouclier tarifaire sur l'électricité et le gaz. Le tarif de l'accise sur l'électricité passe de 21 €/MWh (janvier 2025) à 33,70 €/MWh (février-juillet), puis est ajusté à 29,98 €/MWh (août-décembre). L'accise gaz naturel suit un mouvement similaire : 17,16 €/MWh (janvier-juillet) puis 15,43 €/MWh (août-décembre). Résultat : les recettes d'accise électricité explosent à ~11,8 Md€ (+73,7 % vs 2024), soit +5 Md€ de recettes supplémentaires. C'est la principale raison du bond des accises énergie de ~37 Md€ à ~42 Md€.
2. Suppression des modulations régionales (art. 20 LFI 2025). Au 1er août 2025, les régions perdent le droit de majorer le tarif TICPE (+1,35 c€/l gazole, +0,73 c€/l essences). La recette correspondante (~500 M€/an) est compensée par une fraction de TVA. Cette harmonisation simplifie le tarif national mais réduit l'autonomie fiscale des régions.
3. Suppression de la filière kérosène dans la TIRUERT (art. 24 LFI 2025). Depuis le 1er janvier 2025, le kérosène n'est plus soumis à la TIRUERT (taxe incitative relative à l'utilisation d'énergie renouvelable dans les transports). Cette suppression fait suite aux difficultés d'approvisionnement en biocarburants aéronautiques et à la mise en place du règlement européen ReFuelEU Aviation.
Perspective VE horizon 2030. La DG Trésor projette une perte de 10 à 11 Md€ d'accises fossiles à horizon 2030, liée à l'électrification rapide du parc automobile (~30 % des immatriculations neuves en 2025 sont électriques ou hybrides rechargeables). Les volumes de carburants routiers reculent de -0,6 % en 2025, avec une part diesel tombée à 67,3 % (-1,9 pts). Sans refonte fiscale (redevance kilométrique, vignette poids), le trou de recettes sera béant.
3. Décomposition de la TICPE — tarifs par carburantTarifs 2025
La TICPE est un droit d'accise exprimé en euros par hectolitre (ou en €/MWh depuis la réforme CIBS). Le tarif varie selon le produit énergétique et inclut la composante carbone (gelée à 44,60 €/tCO₂ depuis 2018). Les tarifs carburants sont inchangés en 2025. Le gazole reste moins taxé que le SP95, un écart historique que la convergence interrompue en 2018 devait combler. Fait marquant 2025 : la suppression des modulations régionales au 1er août 2025 (art. 20 LFI 2025) met fin à la possibilité pour les régions de majorer le tarif TICPE.
Carburant / produit
Tarif TICPE (€/hl)
dont composante carbone
TVA sur TICPE
Part du prix TTC
SP95 / SP98 (E5/E10)
68,29 €/hl
~12,0 c€/l
~13,7 c€/l
~37 % du prix TTC
Gazole routier (B7)
60,75 €/hl
~14,1 c€/l
~12,2 c€/l
~36 % du prix TTC
E85 (superéthanol)
12,75 €/hl
~4,0 c€/l
~2,6 c€/l
~14 % du prix TTC
GPL carburant
20,71 €/hl
~6,5 c€/l
~4,1 c€/l
~22 % du prix TTC
GNR (gazole non routier)
18,82 €/hl
~14,1 c€/l
~3,8 c€/l
Alignement progressif sur gazole routier
Fioul domestique
15,62 €/hl
~11,9 c€/l
~3,1 c€/l
~16 % du prix TTC
Kérosène (aviation civile)
0 €/hl
0
0
Exonéré (convention de Chicago)
Écart gazole / SP95 — le différentiel historique
SP95 — 68,29 €/hl
Gazole — 60,75 €/hl
L'écart de 7,54 c€/l entre gazole et SP95 représente un manque à gagner d'environ 2,5 Md€/an pour les finances publiques (FIPECO). Le rattrapage prévu entre 2018 et 2022 (convergence à +2,6 c€/l/an sur le gazole) a été interrompu par les gilets jaunes.
Composante carbone. Introduite en 2014 à 7 €/tCO₂, la composante carbone a été relevée chaque année : 14,50 € (2015), 22 € (2016), 30,50 € (2017), 44,60 € (2018). La trajectoire prévoyait 55 € en 2019, 65,40 € en 2020, 75,80 € en 2021, 86,20 € en 2022, pour atteindre 100 €/tCO₂ en 2030 (LTECV). Le gel depuis 2018 représente un manque à gagner cumulé de ~55 Md€ sur 2019-2025 par rapport à la trajectoire initiale. Il a aussi empêché une réduction estimée à 7 MtCO₂ d'émissions. Nouveauté 2025 : la filière kérosène a été supprimée de la TIRUERT au 1er janvier 2025 (art. 24 LFI 2025).
4. Accise sur l'électricité (ex-TICFE/CSPE)Fin du bouclier — ~12 Md€ en 2025
L'accise sur l'électricité finance historiquement le soutien aux énergies renouvelables, la péréquation tarifaire des zones non interconnectées (DOM, Corse) et le chèque énergie. Son tarif normal était de 32,44 €/MWh avant la crise énergétique. Le bouclier tarifaire l'a réduite à 1 €/MWh en 2022-2023, puis à 21 €/MWh en février 2024. En 2025, le retour au droit commun s'est fait en plusieurs étapes : 21 €/MWh en janvier, puis 33,70 €/MWh de février à juillet, et enfin 29,98 €/MWh d'août à décembre (ajustement à la baisse). Les recettes explosent à ~11,8 Md€, soit +73,7 % vs 2024.
Période
Tarif ménages (€/MWh)
Recettes estimées (Md€)
Contexte
Avant 2022 (droit commun)
32,44
~7,4
Tarif normal — financement EnR + péréquation
Fév. 2022 – Jan. 2024
1,00
~2,5
Bouclier tarifaire — perte massive de recettes
Fév. 2024 – Jan. 2025
21,00
~6,8
Sortie progressive du bouclier
Jan. 2025
21,00
—
Maintien tarif transitoire 1 mois
Fév. – Juil. 2025
33,70
—
Retour au droit commun — LFI 2025
Août – Déc. 2025
29,98
—
Ajustement à la baisse — décret août 2025
Total 2025
moy. ~31
~11,8
+73,7 % vs 2024 — fin effective du bouclier
Fév. 2026 (en vigueur)
30,85
~8,0
Légère baisse vs 2025 — ajustement LFI 2026
Le coût caché du bouclier. Entre février 2022 et janvier 2024, la réduction de l'accise électricité a coûté environ 10 Md€ de recettes perdues sur deux ans. Ajouté au gel des tarifs réglementés (pris en charge via le budget de l'État), le bouclier électricité représente à lui seul ~20 Md€ sur 2022-2023. La Cour des Comptes a souligné que ce dispositif, bien que nécessaire pour protéger les ménages, a bénéficié de façon indifférenciée à tous les consommateurs, y compris les plus aisés, au lieu de cibler les ménages vulnérables.
5. Affectation des recettes — un impôt éclaté entre 5 bénéficiairesÉtat / régions / départements / AFITF
Contrairement à la TVA qui est un « couteau suisse » budgétaire, la TICPE est un impôt fléché : chaque fraction est affectée à un bénéficiaire identifié, souvent en compensation de transferts de compétences (RSA aux départements, formation professionnelle et transports aux régions). L'AFITF finance les infrastructures de transport.
Agence de financement des infrastructures de transport
Total TICPE
~30,0 Md€
100 %
—
Barre de répartition visuelle
État — 16,5 Md€
Régions — 5,9 Md€
Départements — 6,3 Md€
AFITF
Modulation régionale — supprimée au 1er août 2025
Les régions disposaient d'un droit de modulation du tarif TICPE dans une limite de +1,35 c€/l sur le gazole et +0,73 c€/l sur les essences. En 2024, la plupart des régions (dont Île-de-France, AURA, Occitanie) appliquaient le tarif majoré maximum, procurant environ 500 M€ de recettes supplémentaires. L'article 20 de la LFI 2025 supprime ce droit de modulation régionale au 1er août 2025, mettant fin à 18 ans de différenciation territoriale des tarifs TICPE. Les régions perdent cette recette propre mais sont compensées par une fraction de TVA.
L'enjeu des départements. La fraction de TICPE affectée aux départements (6,3 Md€) est censée compenser le transfert du RSA en 2004. Or le coût du RSA pour les départements dépasse 11 Md€/an. Le « reste à charge » de ~5 Md€ est une source permanente de tension entre l'État et les départements. La recentralisation du RSA, expérimentée depuis 2022 dans 18 départements, pourrait résoudre ce déséquilibre mais supposerait de réaffecter la fraction TICPE correspondante.
6. Qui paie ? — un impôt régressif par natureIPP / INSEE / OFCE
La TICPE est un impôt sur la consommation de carburants : elle pèse proportionnellement plus sur les ménages modestes et ruraux, qui consacrent une part plus élevée de leur budget au transport et au chauffage. C'est cette régressivité qui a alimenté le mouvement des gilets jaunes en 2018.
Décile de revenu
TICPE payée (€/an/ménage)
% du revenu disponible
Profil type
D1 (10 % les plus modestes)
~420 €
~3,5 %
Ménage rural, véhicule ancien, pas d'alternative
D2
~520 €
~3,0 %
Ménage péri-urbain, trajet domicile-travail
D3
~580 €
~2,5 %
—
D4
~620 €
~2,2 %
—
D5 (médiane)
~660 €
~2,0 %
Ménage bi-actif, un véhicule
D6
~700 €
~1,8 %
—
D7
~740 €
~1,6 %
—
D8
~780 €
~1,4 %
—
D9
~830 €
~1,1 %
Ménage urbain aisé, 2 véhicules récents
D10 (10 % les plus riches)
~900 €
~0,6 %
Ménage urbain, transports en commun / véhicule élec.
Urbain vs rural — un fossé structurel
Zone
Consommation carburant (l/an/ménage)
TICPE payée (€/an)
Alternatives disponibles
Paris / petite couronne
~450 l
~290 €
Métro, RER, bus, vélo, trottinette
Grandes agglomérations (>200k hab.)
~750 l
~480 €
Transports en commun, mais dépendance auto
Zones péri-urbaines
~1 200 l
~770 €
Quasi aucune alternative — « captifs de l'automobile »
Zones rurales
~1 500 l
~960 €
Aucune alternative — 2 véhicules nécessaires
Le paradoxe de la transition. L'effort de décarbonation (hausse de la taxe carbone) pèse d'abord sur les ménages qui n'ont pas les moyens de changer de véhicule ni de déménager. Un ménage rural du D1 paie 3,5 % de son revenu en TICPE, contre 0,6 % pour un ménage parisien du D10 qui peut prendre le métro. C'est cette injustice perçue qui a provoqué les gilets jaunes. Tout dégel de la composante carbone devra s'accompagner de mécanismes de compensation ciblés (chèque carburant, prime à la conversion renforcée, bonus rural).
7. Comparaison internationale — taxation de l'énergie dans l'UEEurostat / OCDE / Tax Foundation
La France se situe dans la moyenne haute de l'UE pour la taxation des carburants, mais nettement en dessous des pays nordiques. La directive européenne sur la taxation de l'énergie (ETD, en révision depuis 2021) fixe des minima que la plupart des États dépassent largement.
Pays
Accise gazole (c€/l)
Accise SP95 (c€/l)
Taxe carbone (€/tCO₂)
Recettes énergie / PIB
Pays-Bas
56,4
83,2
—
1,7 %
Italie
61,7
72,8
—
1,9 %
France
60,8
68,3
44,6
1,6 %
Allemagne
47,0
65,5
45,0
1,4 %
Suède
44,0
57,0
120,0
2,0 %
Espagne
37,9
47,3
—
1,3 %
Pologne
34,0
39,5
—
2,2 %
Minimum ETD (directive UE)
33,0
35,9
—
—
Source : Eurostat, Tax revenues by tax category 2024 ; Commission européenne, Energy Taxation Report 2024 ; OCDE, Taxing Energy Use 2024. La Suède applique la taxe carbone la plus élevée au monde (120 €/tCO₂).
Le modèle suédois. La Suède applique une taxe carbone de 120 €/tCO₂ (la plus élevée au monde) depuis 1991. Résultat : ses émissions de CO₂ ont baissé de 30 % en 30 ans alors que son PIB doublait. La clé : la taxe carbone a été introduite en parallèle d'une baisse de l'impôt sur le revenu (neutralité fiscale) et d'aides massives à la conversion (pompes à chaleur, biocarburants). C'est ce « contrat social carbone » qui manque en France.
8. Trajectoire carbone — le lien entre fiscalité et objectifs climatiquesSNBC / LTECV / Accord de Paris
La loi de transition énergétique pour la croissance verte (LTECV, 2015) prévoyait une trajectoire de taxe carbone atteignant 100 €/tCO₂ en 2030. Le gel à 44,60 € depuis 2018 a créé un déficit de signal-prix majeur pour la décarbonation des transports et du chauffage.
Trajectoire prévue vs réelle
Année
Trajectoire LTECV (€/tCO₂)
Réalité (€/tCO₂)
Écart
Impact estimé
2014
7,00
7,00
—
Lancement de la composante carbone
2016
22,00
22,00
—
Sur la trajectoire
2018
44,60
44,60
—
Pic historique — déclencheur gilets jaunes
2019
55,00
44,60
-10,40
Gel — manque à gagner ~2 Md€
2020
65,40
44,60
-20,80
Écart croissant
2022
86,20
44,60
-41,60
~8 Md€ de recettes manquantes / an
2024
~93,00
44,60
-48,40
~10 Md€ de recettes manquantes / an
2025
~95,00
44,60
-50,40
~11 Md€ de recettes manquantes / an
2030 (objectif)
100,00
?
?
Objectif SNBC — conditionne la neutralité 2050
L'impasse climatique. Le Haut Conseil pour le Climat (HCC) et la Commission Quinet (2019) estiment qu'une tarification carbone de 250 €/tCO₂ en 2030 serait nécessaire pour atteindre les objectifs de l'Accord de Paris. Le gel à 44,60 € prive la France de son principal instrument de pilotage des émissions dans les secteurs diffus (transport, bâtiment). Sans dégel, les objectifs SNBC 2030 (-40 % d'émissions vs 1990) sont mathématiquement inatteignables par la seule réglementation et les subventions. Par ailleurs, la DG Trésor projette une perte de 10 à 11 Md€ d'accises fossiles à horizon 2030 liée à l'électrification du parc automobile, rendant la refonte de la fiscalité énergétique d'autant plus urgente.
9. Pistes de réforme — dégeler, converger, compenserFIPECO / Cour des Comptes / CAE / Terra Nova
Trois axes de réforme se dégagent du consensus des économistes et des institutions : le dégel de la composante carbone, la convergence gazole/essence, et le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF/CBAM). Chaque réforme doit être accompagnée de mesures sociales ciblées pour être politiquement viable.
Piste de réforme
Rendement estimé
Avantage
Risque / condition
Dégel progressif : +5 €/tCO₂/an pendant 10 ans
+2 Md€/an
Signal-prix crédible, recettes croissantes
Régressif sans compensation ciblée
Convergence gazole/SP95 en 4 ans
+2,5 Md€
Fin d'un avantage injustifié, santé publique
Opposition transporteurs routiers
Suppression exonération GNR (alignement gazole)
+1,5 Md€
Fin d'une niche coûteuse — BTP, agriculture
Calendrier étalé (2030), résistances sectorielles
MACF / CBAM européen (depuis 2026)
~9 Md€ UE
Fin des fuites de carbone, recette européenne
Déjà en vigueur — phase définitive 1er jan. 2026
Taxation du kérosène (vols intra-UE)
+0,5 Md€ (FR)
Fin d'une exonération anachronique
Nécessite accord UE — projet ReFuelEU
Dividende carbone (redistribution forfaitaire)
Neutre net
Acceptabilité sociale — modèle suisse/canadien
Neutralise la régressivité
Position des institutions
FIPECO (F. Ecalle) : préconise un dégel progressif de la composante carbone (+5 €/tCO₂/an), la convergence gazole/essence en 4 ans et l'alignement du GNR. Rendement total : +6 Md€/an à terme.
Cour des Comptes : dans son rapport sur la fiscalité environnementale (2024), recommande de « rétablir une trajectoire de prix du carbone cohérente avec les objectifs climatiques » et de cibler les compensations sur les 20 % les plus modestes.
CAE : propose un « dividende carbone » inspiré du modèle suisse — redistribution forfaitaire uniforme de 100 % du produit de la hausse de la taxe carbone. Un ménage du D1 recevrait plus qu'il ne paie, rendant la réforme socialement progressive malgré un impôt régressif.
Terra Nova : propose une « accise élastique » dont le tarif baisserait automatiquement quand les prix du pétrole montent et monterait quand ils baissent — stabilisant le prix TTC pour les ménages tout en maintenant le signal-prix environnemental.
Le levier le plus consensuel. La convergence gazole/SP95 (+2,5 Md€) est la réforme la plus justifiable (santé publique, fin d'une distorsion fiscale historique) et la moins régressive (le gazole est davantage consommé par les véhicules récents et les flottes d'entreprise). Combinée à un « chèque mobilité » ciblé sur les ménages ruraux modestes (~1 Md€), elle dégage un gain net de +1,5 Md€/an avec un impact social maîtrisé.
10. Analyse en valeur — courant vs constant (base 2024)INSEE / déflateur PIB
La TICPE étant un impôt en volume (€/litre), son rendement nominal croît uniquement quand les tarifs augmentent (composante carbone) ou quand la consommation augmente. En euros constants (déflatés par le déflateur du PIB, base 2024), le rendement réel est en recul de 13 % depuis 2018, révélant une érosion structurelle du pouvoir de recette de cet impôt. En 2025, la TICPE seule stagne en nominal (~30 Md€) et recule en réel (~29,5 Md€ constants), mais le total des accises énergie progresse grâce à l'accise électricité.
Année
TICPE courant (Md€)
Déflateur PIB (base 2024)
TICPE constant (Md€ 2024)
Accises totales constant
2010
23,9
0,818
29,2
32,1
2012
24,2
0,842
28,7
33,3
2014
24,8
0,860
28,8
36,0
2016
27,8
0,876
31,7
39,4
2018
33,8
0,901
37,5
45,7
2019
31,8
0,914
34,8
42,9
2020
26,2
0,932
28,1
35,9
2022
26,7
0,967
27,6
30,2
2024
30,2
1,000
30,2
37,0
2025
30,0
1,017
29,5
41,3
Déflateur PIB : calcul à partir des comptes nationaux INSEE (PIB nominal / PIB réel chaîné). Base 100 = 2024.
Érosion réelle. En euros constants 2024, la TICPE a perdu 8,0 Md€ de pouvoir de recette entre le pic de 2018 (37,5 Md€ constants) et 2025 (29,5 Md€). Cette érosion reflète trois facteurs : le gel des tarifs depuis 2018, la baisse structurelle de la consommation de carburants (-0,6 % en 2025, -1,5 %/an en tendance depuis 2019) et l'absence d'indexation automatique sur l'inflation. À ce rythme, la TICPE réelle pourrait tomber sous 25 Md€ constants d'ici 2030 si la trajectoire carbone reste gelée. La DG Trésor projette une perte de 10 à 11 Md€ d'accises fossiles à horizon 2030.
11. Analyse de mix — décomposition fine de la recetteDGEC / DGFiP / SDES
La TICPE est massivement concentrée sur deux produits (gazole routier et essences) qui représentent ensemble ~85 % des recettes. Le reste provient du fioul domestique, du GNR, du GPL et de produits industriels. L'accise électricité complète le panorama.
Décomposition par produit énergétique (TICPE ~30 Md€)
Produit
Volume 2025 (Ml)
Recette TICPE (Md€)
% total
Gazole routier (B7/B10)
~32 000
~19,4
65 %
Essences (SP95/SP98/E10)
~15 600
~6,9
23 %
Fioul domestique
~5 200
~0,8
3 %
GNR (gazole non routier)
~3 000
~0,6
2 %
E85 (superéthanol)
~1 300
~0,2
<1 %
GPL, gaz naturel véhicule
—
~0,3
1 %
Autres (kérosène taxable, naphta…)
—
~1,8
6 %
Total TICPE
~47 500
~30,0
100 %
Décomposition par secteur payeur
Secteur
Part estimée TICPE
Montant (Md€)
Commentaire
Ménages (véhicules particuliers)
~52 %
~15,7
Déplacements domicile-travail, loisirs
Transport routier de marchandises
~22 %
~6,6
Poids lourds, VUL — bénéficie du remboursement partiel
Agriculture / BTP
~7 %
~2,1
GNR, fioul — tarif réduit
Entreprises (flottes, services)
~10 %
~3,0
Véhicules de fonction, livraison
Chauffage résidentiel (fioul)
~3 %
~0,9
En déclin rapide — sortie du fioul
Industrie / autres
~6 %
~1,9
Usages industriels, navigation intérieure
Total
100 %
~30,2
—
Concentration du risque. Le gazole routier représente à lui seul 65 % des recettes de TICPE, mais sa part dans les volumes totaux recule : 67,3 % en 2025 (-1,9 pts vs 2024), avec un volume en baisse de -3,4 %. Les essences progressent en revanche de +5,7 %. La part du gazole dans les immatriculations neuves est passée de 73 % en 2012 à 10 % en 2025. Le parc gazole vieillit et se contracte. Conjugué à l'essor de l'électrique (~30 % des immatriculations neuves en 2025), cela annonce un effondrement structurel de la recette TICPE. La DG Trésor projette une perte de 10 à 11 Md€ d'accises fossiles à horizon 2030.
12. Distribution sociodémographique — qui paie réellement ?INSEE / IPP / OFCE / SDES
Au-delà de la répartition par décile de revenu (section 6), l'analyse sociodémographique croise la TICPE avec la catégorie socioprofessionnelle, l'âge et le territoire de résidence. Les données proviennent de l'enquête Budget de famille (INSEE, 2022) et des microsimulations IPP/TAXIPP.
Par catégorie socioprofessionnelle (CSP)
CSP
TICPE moyenne (€/an)
% du revenu
Explication
Cadres et prof. intellectuelles
~720
1,1 %
Urbains, transports en commun, véhicule récent/élec.
Professions intermédiaires
~690
1,6 %
Péri-urbains, navetteurs, un véhicule
Employés
~580
2,1 %
Contraintes de mobilité, logement éloigné
Ouvriers
~710
2,8 %
Zones industrielles excentrées, 2 véhicules diesel anciens
Agriculteurs
~1 100
2,5 %
Usage professionnel important (GNR partiellement compensé)
Retraités
~480
1,5 %
Mobilité réduite, mais dépendance fioul chauffage (rural)
Inactifs / chômeurs
~350
2,9 %
Faible mobilité mais revenus très bas
Par tranche d'âge
Tranche d'âge
TICPE moyenne (€/an)
% du revenu
Profil de mobilité
18-24 ans
~320
2,4 %
Peu motorisés, transports en commun / covoiturage
25-34 ans
~620
1,8 %
Installation, premier véhicule, péri-urbain
35-49 ans
~810
1,9 %
Pic de mobilité : enfants, travail, 2 véhicules
50-64 ans
~730
1,5 %
Revenus plus élevés, encore actifs, mobilité soutenue
65-74 ans
~520
1,3 %
Retraite active, voyages, un véhicule
75 ans et +
~290
1,0 %
Mobilité réduite, mais fioul chauffage
Par région
Région
TICPE/ménage (€/an)
% du revenu
Explication
Île-de-France
~410
0,9 %
Transports en commun denses, faible usage auto
AURA (Auvergne-Rhône-Alpes)
~720
1,9 %
Territoire étendu, Lyon bien desservie mais zones rurales vastes
Nouvelle-Aquitaine
~780
2,2 %
Grande région rurale, dépendance automobile forte
Bourgogne-Franche-Comté
~830
2,5 %
Ruralité, industrie excentrée, peu de transports en commun
Bretagne
~760
2,1 %
Habitat dispersé, pas de réseau ferré dense
PACA
~650
1,7 %
Marseille/Nice bien desservies, mais arrière-pays isolé
Corse
~590
1,9 %
Tarif réduit spécifique, mais distances internes
La double peine des ouvriers ruraux. Un ouvrier de Bourgogne-Franche-Comté consacre en moyenne 2,8 % de son revenu à la TICPE — soit 3 fois plus qu'un cadre parisien (0,9 %). Cette inégalité est structurelle : elle combine un revenu plus faible, un éloignement des bassins d'emploi, l'absence d'alternative de transport et un parc automobile ancien et diesel. C'est le profil type du « gilet jaune ».
13. Efficacité de la recette — coût de collecte, fraude, deadweight lossDGFiP / Cour des Comptes / OCDE
L'efficacité d'un impôt se mesure à plusieurs dimensions : son coût de collecte (combien coûte-t-il à administrer ?), son taux de recouvrement (quelle part est effectivement perçue ?), la fraude estimée, et le deadweight loss (perte sèche de bien-être économique liée à la distorsion des comportements).
Indicateur d'efficacité
TICPE
Accise électricité
Comparaison TVA
Coût de collecte (% recettes)
0,15 %
0,10 %
0,85 %
Taux de recouvrement
~99,5 %
~99,8 %
~92,5 %
Fraude estimée
~0,3 Md€ (1 %)
négligeable
~15 Md€ (7,5 %)
Nombre de redevables
~4 000
~200
~4 millions
Effectifs DGFiP dédiés
~800 ETP
~150 ETP
~15 000 ETP
Deadweight loss estimé
~5-8 % de la recette
~3-5 %
~10-15 %
Analyse du deadweight loss
Le deadweight loss (perte sèche) de la TICPE est estimé entre 1,5 et 2,4 Md€/an selon les études économétriques. Il résulte de la distorsion des choix de mobilité des ménages (report modal limité faute d'alternatives) et des comportements d'optimisation des transporteurs (plein de carburant à l'étranger — « tourisme à la pompe »).
Source de DWL
Montant estimé
Mécanisme
Tourisme à la pompe (frontières)
~0,5 Md€
Poids lourds en transit s'approvisionnent au Luxembourg, Espagne, Belgique
Report modal contraint (ménages)
~0,8 Md€
Pas d'alternative → pas de changement de comportement → impôt pur
Coûts de conformité (entreprises)
~0,2 Md€
Déclarations, remboursements partiels, suivi administratif
Total DWL estimé
~1,5 Md€
~5 % de la recette — ratio favorable vs autres impôts
Un impôt techniquement performant. Avec un coût de collecte de 0,15 % des recettes (vs 0,85 % pour la TVA), un taux de recouvrement de 99,5 %, et seulement ~4 000 redevables (raffineurs, importateurs, distributeurs), la TICPE est l'un des impôts les plus efficients à collecter du système fiscal français. Son problème n'est pas l'efficacité administrative mais l'équité distributive et la soutenabilité à long terme face à l'électrification.
14. Élasticité au PIB — sensibilité de la recette à la conjonctureCalcul sur données 2010-2025
L'élasticité mesure la réactivité de la recette à la croissance économique. Une élasticité de 1 signifie que la recette croît au même rythme que le PIB. La TICPE, impôt en volume sur un produit dont la consommation est peu liée au revenu à court terme, a une élasticité structurellement inférieure à 1.
Période
Croissance PIB nominal
Croissance TICPE
Élasticité
Interprétation
2010-2014
+8,6 %
+3,8 %
0,44
Stabilité — pas encore de composante carbone
2014-2018
+12,1 %
+36,3 %
3,00
Hausse législative (composante carbone) — effet prix, pas PIB
Élasticité structurelle < 1 — recette déclinante en % PIB
Diagnostic : un impôt faiblement pro-cyclique à court terme, déclinant à long terme
Court terme : la TICPE est faiblement pro-cyclique. En récession, la consommation de carburant baisse modérément (élasticité-revenu ~0,3) car les déplacements domicile-travail sont contraints. En expansion, elle augmente peu car la consommation est limitée par le parc et les distances. L'élasticité conjoncturelle est de ~0,5.
Long terme : l'élasticité structurelle est de 0,48 sur 2010-2025, signifiant que la TICPE croît 2 fois moins vite que le PIB. Sans hausse législative des tarifs, la recette est condamnée à décliner en % du PIB. L'électrification accélère ce déclin : chaque point de pénétration du véhicule électrique réduit la base taxable de ~0,3 Md€/an.
Comparaison avec d'autres recettes. L'élasticité de la TICPE (0,48) est très inférieure à celle de l'IR (~1,8), de l'IS (~2,5) ou de la TVA (~1,0). C'est un impôt qui ne « suit pas la croissance ». En 2025, si la TICPE avait crû au même rythme que le PIB nominal depuis 2010, elle rapporterait ~37 Md€ au lieu de 30 Md€ — soit un manque à gagner tendanciel de ~7 Md€/an.
15. Conclusions — diagnostic global de la fiscalité énergétique françaiseSynthèse analytique
Verdict sur 5 critères
Critère
Note
Diagnostic
Efficacité administrative
A+
Coût de collecte de 0,15 %, taux de recouvrement de 99,5 %, ~4 000 redevables. Impôt techniquement quasi parfait.
Équité / justice fiscale
D
Fortement régressif : pèse 3x plus (en % du revenu) sur les ménages modestes et ruraux que sur les cadres urbains. Aucun mécanisme de compensation ciblée en place.
Stabilité du rendement
C+
Stable en nominal (~30 Md€) mais déclinant en % du PIB (de 1,35 % à 1,0 %). Élasticité-PIB de 0,48 — la recette ne suit pas la croissance. Perte projetée de 10-11 Md€ d'accises fossiles d'ici 2030 (DG Trésor).
Efficacité environnementale
C
Le signal-prix fonctionne en théorie, mais le gel à 44,60 €/tCO₂ depuis 2018 a neutralisé l'instrument. Trajectoire 100 €/tCO₂ en 2030 irréaliste sans dégel. Exonérations massives (kérosène, GNR) réduisent la cohérence.
Soutenabilité à long terme
D
Le paradoxe structurel : plus la transition énergétique réussit (électrification des transports), plus la recette s'effondre. Perte projetée de 10-11 Md€ d'ici 2030 (DG Trésor). Aucun plan B en place.
Les 5 défauts structurels
#
Défaut
Impact
Solution identifiée
1
Impôt en volume, pas en valeur
Ne bénéficie pas de l'inflation — érosion réelle permanente
Indexer les tarifs sur l'inflation (modèle allemand depuis 2021)
2
Composante carbone gelée depuis 2018
~55 Md€ de recettes perdues cumulées (2019-2025), signal climatique neutralisé
Dégel progressif +5 €/tCO₂/an avec dividende carbone
3
Régressivité sans compensation
Pèse 3x plus sur les ménages modestes ruraux → inacceptabilité sociale
Recommandation de synthèse. La TICPE est un impôt techniquement excellent mais socialement injuste et stratégiquement condamné. L'année 2025 marque un tournant : la fin du bouclier tarifaire a temporairement gonflé les recettes totales d'accises énergie (~42 Md€), mais la TICPE elle-même stagne et s'érode en réel. Le plan d'action prioritaire : (1) dégeler la composante carbone avec +5 €/tCO₂/an, accompagné d'un dividende carbone forfaitaire redistribué à tous les ménages (rendant la réforme progressive nette pour les 50 % les plus modestes) ; (2) converger la fiscalité gazole/essence en 4 ans (+2,5 Md€) ; (3) préparer la transition vers une redevance kilométrique universelle (tous véhicules, y compris électriques) d'ici 2030, sur le modèle suisse de la RPLP. Sans ces réformes, la France perdra simultanément ses objectifs climatiques et 10 à 11 Md€ de recettes annuelles d'ici 2030 (DG Trésor).