Zoom Taxe sur les Salaires — ~17,8 Md€ de recettes (2025)
Impôt « fantôme » du secteur non marchand • Mécanisme, barème progressif, secteurs assujettis • Anomalie française • Impact emploi • Pistes de réforme • Sources DGFiP, FIPECO, CPO, Cour des Comptes • PLFSS 2025
~17,8 Md€
Recettes 2025 (estimation)
+7,9 % vs 2024 (~16,5 Md€)
100 %
Affectée à la Sécurité sociale
Via URSSAF Caisse Nationale
0,59 %
Poids dans le PIB
5e impôt de France par le rendement
~44 %
Payée par le secteur financier
Banques, assurances, mutuelles
13,60 %
Taux marginal maximal
Barème progressif à 3 tranches
1. Vue d'ensemble — un impôt méconnu de 17,8 milliardsExécution 2025
La taxe sur les salaires (TS) est un impôt assis sur les rémunérations versées par les employeurs non assujettis à la TVA (ou assujettis sur moins de 90 % de leur chiffre d'affaires). Créée en 1948 sous le nom de « versement forfaitaire sur les salaires », elle est le vestige de l'ancien régime fiscal d'avant la TVA (1954). Lorsque la TVA a été introduite, les employeurs qui n'y étaient pas soumis devaient continuer à payer cette taxe en contrepartie.
Avec ~17,8 Md€ de recettes en 2025, la TS est le 5e impôt de France par le rendement, après la TVA (~210 Md€), la CSG (~135 Md€), l'IR (~95 Md€) et l'IS (~60 Md€). Pourtant, elle reste largement méconnue du grand public car elle ne touche ni les ménages directement ni les entreprises du secteur marchand classique.
Agrégat
Montant 2025
Commentaire
Recettes brutes TS
~17,8 Md€
Collectée par la DGFiP, reversée à la Sécu
Affectation
100 % Sécu
CNAM, CNAV, CNAF (LFSS 2025)
Nombre d'employeurs assujettis
~300 000
Dont ~165 000 associations, ~2 500 banques/assurances
Nombre de salariés concernés
~5 millions
Secteurs santé, financier, associatif, éducation
Poids dans les PO
~1,4 %
Des prélèvements obligatoires totaux (~1 300 Md€)
Source : DGFiP, Statistiques fiscales 2025 ; FIPECO, fiche « Taxe sur les salaires » ; PLFSS 2025, Voies et Moyens tome I ; DGFiP exécution T1 2025.
Point clé. La taxe sur les salaires est un impôt « résiduel » hérité de 1948 : elle frappe uniquement les employeurs qui ne sont pas dans le champ de la TVA. En pratique, cela revient à pénaliser les secteurs non marchands (hôpitaux, associations, mutuelles) et le secteur financier (banques, assurances) par un surcoût salarial que leurs homologues du secteur marchand ne supportent pas. Le Conseil des Prélèvements Obligatoires (CPO) la qualifie d'« anomalie fiscale française ». Avec 17,8 Md€ en 2025, elle représente ~18 % des 97,8 Md€ d'ITAF affectés à la Sécurité sociale.
2. Évolution historique 2010-2025DGFiP / FIPECO
La taxe sur les salaires est passée de 11,4 Md€ en 2010 à ~17,8 Md€ en 2025, soit +56 % en 15 ans (+3,0 % par an en moyenne). Cette progression reflète la croissance de la masse salariale dans les secteurs assujettis et l'introduction temporaire d'une tranche à 20 % en 2013. Le produit a connu un creux en 2020 (Covid) puis un rattrapage rapide, avec une accélération marquée en 2025 (+7,9 %).
Effet Ségur. Les accords du Ségur de la santé (juillet 2020) ont revalorisé de 183 €/mois nets les soignants hospitaliers — soit ~8,5 Md€/an de masse salariale supplémentaire. Cette hausse a mécaniquement gonflé l'assiette de la taxe sur les salaires pour les hôpitaux publics, contribuant à la remontée rapide des recettes post-2020. L'État finance le Ségur et paie en même temps davantage de TS sur ces revalorisations — un « cercle budgétaire » paradoxal.
3. Mécanisme — qui paie et pourquoiCGI art. 231
La taxe sur les salaires est due par tout employeur non assujetti à la TVA ou assujetti sur moins de 90 % de son chiffre d'affaires de l'année précédente. Le « rapport d'assujettissement » détermine la proportion de la masse salariale soumise à la taxe.
Règle d'assujettissement
Situation de l'employeur
Rapport TVA
Taxe sur les salaires
100 % assujetti TVA
≥ 90 %
Non redevable
Partiellement assujetti
10-89 %
Redevable au prorata (1 - rapport TVA)
Non assujetti TVA
0-9 %
Redevable sur 100 % de la masse salariale
Principaux employeurs redevables
Banques et établissements de crédit — les opérations bancaires (intérêts, commissions) sont exonérées de TVA → assujettissement quasi intégral à la TS.
Compagnies d'assurance et mutuelles — les primes d'assurance sont hors champ TVA (taxe spéciale sur les conventions d'assurance à la place).
Hôpitaux publics et cliniques non lucratives — les soins médicaux sont exonérés de TVA (art. 261-4-1° du CGI).
Associations loi 1901 — lorsqu'elles ne réalisent pas d'activités lucratives soumises à TVA (aide à domicile, action sociale, éducation populaire).
Organismes de Sécurité sociale, caisses de retraite — activités hors champ TVA.
Enseignement privé sous contrat — activités d'enseignement exonérées de TVA.
Exonérations et abattements
Franchise : les employeurs dont la TS annuelle est < 1 200 € ne paient rien.
Décote : entre 1 200 € et 2 040 €, une décote progressive s'applique.
Abattement associations : les organismes sans but lucratif bénéficient d'un abattement annuel de 24 041 € (montant 2025, vs 23 616 € en 2024) sur la base taxable.
Exonération totale : employeurs agricoles, certains établissements d'enseignement supérieur.
Surcoût salarial invisible. Au taux marginal de 13,60 %, la TS alourdit le coût d'un emploi qualifié de plus de 13 % par rapport au secteur marchand. Pour un cadre hospitalier rémunéré 50 000 €/an brut, la TS représente environ 5 500 €/an de surcoût pour l'employeur — une charge que ne supporte pas un employeur privé lucratif soumis à la TVA. C'est un « impôt de production » déguisé sur les secteurs non marchands.
4. Barème progressif — taux par tranche (2025)BOFiP / URSSAF
Contrairement à la plupart des prélèvements patronaux (à taux unique), la taxe sur les salaires a un barème progressif à 3 tranches. Les seuils sont revalorisés chaque année dans la même proportion que la 1re tranche de l'impôt sur le revenu.
Tranche
Rémunération annuelle brute par salarié
Taux
Taux marginal cumulé*
1re tranche
Jusqu'à 9 147 €
4,25 %
4,25 %
2e tranche
De 9 147 € à 18 258 €
8,50 %
6,35 %
3e tranche
Au-delà de 18 258 €
13,60 %
→ 13,60 %
* Le taux effectif moyen augmente avec la rémunération et converge vers 13,60 % pour les hauts salaires. Seuils 2025 (revalorisés +1,80 % au 1er janvier, indexation inflation).
Exemples de calcul
Profil
Salaire brut annuel
TS due par l'employeur
Taux effectif
Aide-soignant(e)
24 000 €
1 944 €
8,1 %
Infirmier(e) hospitalier(e)
32 000 €
3 031 €
9,5 %
Cadre bancaire
55 000 €
6 160 €
11,2 %
Directeur financier (banque)
120 000 €
14 996 €
12,5 %
Trader / dirigeant
300 000 €
39 476 €
13,2 %
Progressivité atypique. La TS est l'un des rares prélèvements patronaux progressifs en France. En comparaison, les cotisations URSSAF sont à taux fixe (ou dégressif avec les allègements Fillon). Cette progressivité pénalise particulièrement les employeurs de cadres du secteur financier : un trader à 300 k€ coûte 39 476 € de TS à la banque, en plus des cotisations sociales classiques.
4bis. Réformes et nouveautés 2025PLFSS 2025 / BOFiP
Revalorisation du barème +1,80 %. Les seuils des tranches sont relevés au 1er janvier 2025 pour suivre l'indexation sur l'inflation : 1re tranche jusqu'à 9 147 € (vs 8 985 €), 2e tranche jusqu'à 18 258 € (vs 17 936 €). L'abattement associations passe à 24 041 € (vs 23 616 €). À salaire constant, la TS due baisse très légèrement.
PLFSS 2025 — Exemption taux majoré secteur sanitaire. Un article additionnel adopté à l'Assemblée nationale dans le cadre du PLFSS 2025 prévoit l'exemption du taux majoré de 13,60 % pour les établissements sanitaires et médico-sociaux (hôpitaux publics, EHPAD, cliniques non lucratives). Ces établissements seraient plafonnés au taux de 8,50 % sur la 3e tranche. Économie estimée : ~0,8-1,2 Md€/an pour le secteur hospitalier. Mesure en cours d'examen au Sénat.
Précisions BOFiP février 2025. Le Bulletin Officiel des Finances Publiques a publié en février 2025 des précisions sur le rapport d'assujettissement des distributeurs d'électricité, clarifiant les modalités de calcul de la proportion de chiffre d'affaires soumise à TVA pour ces opérateurs mixtes.
5. Ventilation par secteur — qui paie combien ?CPO / DGFiP
La taxe sur les salaires est concentrée sur trois grands secteurs : le secteur financier (~44 %), le secteur sanitaire et médico-social (~25 %) et le secteur associatif et non lucratif (~17 %). Le reste est dispersé entre l'enseignement privé, les mutuelles, les organismes de Sécurité sociale et divers établissements publics.
Secteur
Part estimée
Montant (Md€)
Principaux employeurs
Secteur financier
~44 %
~7,8 Md€
BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole, AXA, Crédit Mutuel, Groupama
Santé et médico-social
~25 %
~4,4 Md€
AP-HP, CHU, hôpitaux publics, EHPAD publics, cliniques non lucratives
Secteur associatif
~17 %
~3,0 Md€
Aide à domicile, action sociale, Croix-Rouge, ADMR, Secours Catholique
Enseignement privé
~6 %
~1,1 Md€
Enseignement catholique, écoles sous contrat
Mutuelles et prévoyance
~4 %
~0,8 Md€
MGEN, Harmonie Mutuelle, Malakoff Humanis
Autres (organismes publics, divers)
~4 %
~0,7 Md€
CNAV, CNAM, CAF, divers EP
Total
100 %
~17,8 Md€
—
Barre de répartition visuelle
Financier — ~7,8 Md€
Santé — ~4,4 Md€
Associatif — ~3,0 Md€
Ens.
Mut.
Aut.
Le paradoxe hospitalier. L'État finance les hôpitaux publics via l'ONDAM (~105 Md€/an en 2025), mais les hôpitaux reversent ~3-4 Md€ de taxe sur les salaires à la Sécurité sociale. L'argent public fait un aller-retour : le budget de la santé paie les salaires des soignants, et l'hôpital reverse une fraction de ces salaires en TS. Un « jeu de bonneteau budgétaire » dénoncé par la Fédération Hospitalière de France (FHF). Le PLFSS 2025 prévoit une exemption du taux majoré (13,60 %) pour les établissements sanitaires et médico-sociaux (article additionnel Assemblée nationale), un premier pas vers la correction de cette anomalie.
6. Anomalie française — pourquoi cette taxe n'existe nulle part ailleursComparaison internationale
La taxe sur les salaires est quasi unique au monde. Aucun autre pays de l'OCDE ne dispose d'un impôt structurellement calqué sur le non-assujettissement à la TVA. Son existence est un accident historique : lorsque la France a inventé la TVA en 1954, il a fallu maintenir une recette de substitution pour les employeurs qui en étaient exclus.
Comparaison des « payroll taxes » dans l'OCDE
Pays
Prélèvement patronal comparable
Taux
Lié au statut TVA ?
France
Taxe sur les salaires
4,25-13,60 %
Oui — uniquement non-assujettis TVA
Allemagne
Aucun équivalent
—
Non applicable
Royaume-Uni
Employer NIC (cotisations)
13,8 %
Non — universel
Suède
Arbetsgivaravgifter (cotisations patronales)
31,42 %
Non — universel
États-Unis
FUTA + Social Security (FICA)
7,65 %
Non — universel
Australie
Payroll tax (États fédérés)
4,75-6,85 %
Non — seuil de masse salariale
Japon
Cotisations patronales santé/retraite
~15 %
Non — universel
Pourquoi c'est une anomalie
Distorsion sectorielle : la TS crée une inégalité de traitement entre secteurs — un employeur du commerce (soumis TVA) ne paie pas de TS, tandis qu'un hôpital ou une banque de taille comparable paie des millions.
Distorsion internationale : les banques françaises supportent la TS, pas leurs concurrentes européennes installées en France via le passeport européen. BNP Paribas paie ~2 Md€ de TS/an ; Deutsche Bank (succursale parisienne) n'en paie quasiment pas.
Incohérence logique : la TS taxe les employeurs qui rendent des services non taxés à la TVA (soins, éducation, services financiers) — c'est-à-dire précisément les activités que le législateur a choisi d'exonérer de TVA pour des raisons d'intérêt général.
Héritage sans justification moderne : la TS n'a plus de rationalité économique depuis la généralisation de la TVA. Elle subsiste uniquement parce que sa suppression coûterait ~17,8 Md€ de recettes à compenser.
Le cas des banques. Le secteur bancaire français supporte ~7,8 Md€ de TS en 2025. La Fédération Bancaire Française (FBF) estime que cette charge représente ~6 % des charges d'exploitation des banques. Elle argue que cette taxe érode la compétitivité des banques françaises face à leurs rivales européennes (qui ne paient rien d'équivalent) et freine l'emploi dans le secteur. En 2024, BNP Paribas a versé à elle seule environ 1,9 Md€ de TS.
7. Impact sur l'emploi dans le secteur non marchandDREES / UNIOPSS / FHF
La taxe sur les salaires alourdit le coût du travail dans des secteurs à très forte intensité en main-d'œuvre : la masse salariale représente 70 à 80 % des charges des hôpitaux et des associations d'aide à domicile. L'impact sur l'emploi est structurellement négatif.
Surcoût salarial par secteur
Secteur
Masse salariale / charges
TS estimée (Md€)
Surcoût / emploi moyen
Hôpitaux publics
~75 %
~2,5 Md€
~2 800 €/emploi
Aide à domicile (SAAD)
~85 %
~0,4 Md€
~1 600 €/emploi
Banques (siège France)
~55 %
~5,5 Md€
~7 200 €/emploi
Associations action sociale
~70 %
~1,2 Md€
~2 200 €/emploi
Mutuelles
~60 %
~0,7 Md€
~4 500 €/emploi
Effets documentés
Frein à l'embauche dans l'aide à domicile : l'UNIOPSS estime que la TS coûte ~1,5 Md€/an au secteur associatif sanitaire et social. Les structures d'aide à domicile (SAAD) sont en concurrence directe avec les particuliers employeurs, qui bénéficient d'allègements via le CESU et ne paient pas de TS.
Externalisation et sous-traitance : les hôpitaux et associations externalisent certaines fonctions (restauration, ménage, informatique) vers des prestataires soumis à la TVA — qui ne paient pas de TS. La taxe pousse à l'externalisation plutôt qu'à l'emploi direct.
Écart de compétitivité bancaire : les banques françaises estiment perdre ~10 000 emplois potentiels en France au profit de leurs concurrentes qui relocalisent certaines activités à Londres, Francfort ou Dublin où aucune taxe comparable n'existe.
Effet ciseaux post-Ségur : les revalorisations salariales du Ségur de la santé (+183 €/mois) ont augmenté mécaniquement l'assiette de la TS pour les hôpitaux, alourdissant leurs charges alors que les revalorisations visaient à améliorer leur attractivité.
Cercle vicieux. Le secteur de l'aide à domicile illustre le paradoxe : les SAAD associatifs paient la TS (employeur non assujetti TVA), tandis que les particuliers employeurs (via CESU) bénéficient d'un crédit d'impôt de 50 % et ne paient pas de TS. Résultat : le service prestataire (associatif) est 30 à 40 % plus cher que le gré à gré (CESU) à travail égal. Les personnes âgées préfèrent le CESU, les SAAD perdent des clients, et la qualité de l'accompagnement se dégrade faute de supervision professionnelle.
8. Pistes de réforme — suppression, intégration, transformationCPO / FIPECO / Cour des Comptes
La suppression de la taxe sur les salaires est un serpent de mer fiscal depuis 20 ans. Tous les rapports d'experts la recommandent, mais aucun gouvernement ne s'y est résolu — le manque à gagner de ~17,8 Md€ est trop lourd à compenser en période de déficit.
Scénario de réforme
Coût budgétaire
Avantage
Obstacle
Suppression pure et simple
-17,8 Md€
Fin de la distorsion, compétitivité bancaire, emploi non marchand
Manque à gagner colossal pour la Sécu
Intégration dans les cotisations patronales
Neutre
Universalité — tous les employeurs contribuent également
Hausse cotisations pour le secteur marchand (+~1 pt)
Compensation par hausse CSG (+0,6 pt)
Neutre
Assiette large (revenus du travail + capital + retraites)
Très impopulaire (précédent Macron 2018)
Compensation par hausse TVA (+0,8 pt)
Neutre
Levier large, rendement élevé
Régressif, inflation perception
Suppression progressive sur 5 ans
-3,6 Md€/an
Lissage budgétaire, visibilité employeurs
Requiert une trajectoire de finances publiques crédible
Exonération ciblée secteur non marchand
-5 Md€
Protège hôpitaux et associations, maintient TS bancaire
Complexité juridique, rupture d'égalité
Position des institutions
CPO (Conseil des Prélèvements Obligatoires, 2015) : recommande une « refonte globale », envisage la suppression progressive compensée par une hausse de CSG ou de TVA. Qualifie la TS d'« anomalie fiscale héritée » sans justification économique.
FIPECO (François Ecalle) : plaide pour la suppression de la TS, financée par une baisse équivalente d'autres dépenses publiques. Estime que la TS est l'impôt de production « le plus distordant » du système français.
Rapport Arthuis (Sénat, 2014) : propose l'intégration de la TS dans une cotisation patronale universelle réformée, dans le cadre d'une réforme globale du financement de la protection sociale.
Cour des Comptes : recommande régulièrement de « remettre à plat » le financement de la Sécu et de supprimer les prélèvements les plus distordants, dont la TS figure en bonne place.
FBF (Fédération Bancaire Française) : demande la suppression ou la réduction significative de la TS, arguant d'un handicap compétitif de ~8 Md€/an face aux banques européennes.
FHF (Fédération Hospitalière de France) : réclame a minima l'exonération des établissements publics de santé, au nom de la cohérence avec le financement public de l'hôpital (ONDAM).
La piste la plus réaliste. Intégrer la TS dans les cotisations patronales de Sécurité sociale, en relevant le taux universel de ~1 point. Avantages : fin de la distorsion sectorielle, simplification administrative, maintien du rendement. Inconvénient : hausse du coût du travail pour le secteur marchand (~+8 Md€), partiellement compensée par la baisse pour le non-marchand (~-8 Md€). Effet net sur l'emploi : positif selon le CPO, car les secteurs gagnants (santé, social) sont plus intensifs en main-d'œuvre que les perdants (industrie, services marchands).
9. Analyse en valeur — euros courants vs euros constants (base 2015)INSEE / Déflateur PIB
Les recettes de la TS en euros courants progressent de +56 % entre 2010 et 2025. Mais déflatées par l'indice des prix à la consommation (IPCH), la progression réelle n'est que de +15 % en 15 ans — soit +1,0 % par an en volume. L'essentiel de la hausse nominale est un effet prix (inflation salariale), pas un vrai gain de rendement.
Année
TS courants (Md€)
Déflateur (base 100 = 2015)
TS constants 2015 (Md€)
Évol. réelle n/n-1
2010
11,4
92,8
12,3
—
2011
11,7
95,0
12,3
+0,0 %
2012
12,1
96,9
12,5
+1,3 %
2013
13,5
97,8
13,8
+10,6 %
2014
13,1
98,3
13,3
-3,5 %
2015
13,3
100,0
13,3
-0,1 %
2016
13,5
100,2
13,5
+1,3 %
2017
13,8
101,4
13,6
+0,9 %
2018
14,1
103,2
13,7
+0,4 %
2019
14,5
104,3
13,9
+1,6 %
2020
13,6
104,8
13,0
-6,7 %
2021
14,8
107,0
13,8
+6,6 %
2022
15,5
112,8
13,7
-0,7 %
2023
16,0
117,2
13,7
-0,4 %
2024
16,5
119,8
13,8
+0,7 %
2025
~17,8
125,4
~14,2
+2,9 %
Illusion nominale. En euros constants 2015, la TS ne rapporte que ~14,2 Md€ en 2025 — à peine plus que les 13,3 Md€ de 2015. Toute la hausse apparente depuis 2015 (+34 % en nominal) est largement absorbée par l'inflation. Le rendement réel de la TS est quasi flat depuis 10 ans. L'inflation salariale post-Covid (+4-5 %/an en nominal) a gonflé la recette en apparence, mais pas en pouvoir d'achat pour la Sécu.
10. Analyse de mix — décomposition fine de la recetteStructure interne
La recette de la TS résulte de l'interaction de trois variables : le nombre d'employeurs assujettis, la masse salariale soumise et le taux effectif moyen (fonction du barème progressif et de la distribution des salaires). Décomposer ces trois facteurs éclaire les dynamiques internes.
Effet de l'abattement associations et de la franchise
Recette TS
13,3 Md€
~17,8 Md€
+34 %
Tiré par la masse salariale, freiné par le taux effectif
Contribution à la croissance de la recette (2015-2025)
Volume +11 %
Masse salariale +36 %
Taux eff. -2 %
Décomposition par tranche du barème (2025 estimé)
Tranche
Assiette estimée (Md€)
Rendement (Md€)
% de la recette
1re tranche (4,25 %)
~48
~2,0
~11 %
2e tranche (8,50 %)
~48
~4,1
~23 %
3e tranche (13,60 %)
~86
~11,7
~66 %
Total
~182
~17,8
100 %
Concentration sur la 3e tranche. Les deux tiers de la recette proviennent de la tranche à 13,60 % (salaires > 18 258 € en 2025). Cela signifie que la TS est en pratique un impôt sur les cadres et professions qualifiées du secteur non marchand et financier. Les bas salaires contribuent peu grâce au taux faible de 4,25 % et à l'abattement associations. La progressivité du barème fait que le rendement est très sensible à la dynamique des hauts salaires — notamment dans la banque.
11. Distribution démographique et sociologique — qui paie réellement ?IPP / DARES / INSEE
La TS est formellement payée par l'employeur, mais l'incidence économique (qui supporte réellement la charge) est partagée entre l'employeur (marges) et le salarié (moindre rémunération brute). L'IPP (Institut des Politiques Publiques) estime que 50 à 70 % de l'incidence retombe sur les salariés via des salaires bruts plus bas.
Répartition par catégorie socio-professionnelle (CSP)
CSP / Profil
Effectifs concernés
TS moyenne/emploi
Part de la recette
Cadres secteur financier
~230 000
~8 500 €
~12 %
Employés secteur financier
~530 000
~4 200 €
~13 %
Cadres santé (PH, directeurs)
~180 000
~7 800 €
~8 %
Soignants (IDE, AS, SF)
~850 000
~2 600 €
~13 %
Personnel associatif qualifié
~420 000
~3 200 €
~8 %
Aide à domicile / SAAD
~380 000
~1 500 €
~3 %
Enseignement privé
~200 000
~3 800 €
~5 %
Traders / dirigeants banque
~15 000
~35 000 €
~3 %
Autres (mutuelles, EP, divers)
~1 200 000
~3 000 €
~22 %
Total
~4 000 000
~4 100 €
~100 %
Répartition par tranche d'âge des salariés
Effet redistributif
Décile de revenu salarial
Part des salariés assujettis TS
TS moyenne supportée
Commentaire
D1-D3 (bas salaires)
~35 %
~1 200 €
Aide à domicile, agents hospitaliers — taux faible
D4-D7 (salaires moyens)
~40 %
~3 500 €
IDE, éducateurs, employés banque — montée en tranche
Un impôt régressif en apparence, progressif en réalité — mais sur les mauvaises cibles. Le barème progressif fait que les hauts salaires paient proportionnellement plus. Mais la TS ne touche que les salariés du secteur non marchand et financier : une aide-soignante à 1 800 €/mois « coûte » de la TS à son hôpital, tandis qu'un consultant à 8 000 €/mois dans un cabinet soumis à la TVA n'en génère aucune. L'iniquité n'est pas dans le barème — elle est dans le périmètre d'assujettissement.
12. Efficacité de la recette — coût de collecte, recouvrement, perte sècheDGFiP / CPO / OCDE
Un bon impôt minimise son coût de collecte, maximise son taux de recouvrement et génère le moins de distorsions économiques possible (« perte sèche » ou deadweight loss). Sur ces trois critères, la TS a un bilan médiocre.
Critère d'efficacité
TS
TVA (comparaison)
CSG (comparaison)
Recette brute
~17,8 Md€
~210 Md€
~135 Md€
Coût de collecte (% recette)
~1,8 %
~0,7 %
~0,3 %
Coût de collecte (Md€)
~0,30
~1,44
~0,39
Taux de recouvrement
~97,5 %
~92,5 %
~99,2 %
Fraude estimée (Md€)
~0,4
~15-20
~1,0
Nombre de redevables
~300 000
~5 000 000
~68 000 000
Rendement / redevable
~55 000 €
~41 000 €
~1 900 €
Perte sèche (deadweight loss)
La perte sèche d'un impôt mesure la destruction de valeur économique qu'il engendre au-delà de la recette collectée. Pour un impôt sur le travail dans un secteur contraint (non marchand, prix administrés), l'élasticité de l'emploi au coût du travail est de l'ordre de -0,3 à -0,5 (DARES, OFCE). La formule de Harberger donne :
Estimation de la perte sèche : DWL ≈ ½ × ε × t² × Base
Avec ε = 0,4 (élasticité emploi), t = 0,10 (taux effectif moyen ~10 %), Base = 225 Md€ : DWL ≈ 0,5 × 0,4 × 0,01 × 225 = ~0,45 Md€/an
Soit environ 2,5 % de la recette. C'est modéré en valeur absolue, mais élevé rapporté au nombre d'emplois détruits (~15 000 à 30 000 selon les modèles IPP/OFCE).
Coût de collecte excessif. À 1,8 % de la recette, la TS coûte 2,5 fois plus cher à collecter que la TVA et 6 fois plus que la CSG. Cela s'explique par la complexité du rapport d'assujettissement (calcul annuel du ratio TVA), le barème progressif individualisé par salarié, et le nombre relativement faible de redevables. Le CPO (2015) notait que la TS est « l'impôt dont le rapport rendement/complexité est le plus défavorable ».
13. Élasticité au PIB — pro-cyclique ou contra-cyclique ?Calcul économétrique
L'élasticité d'un impôt au PIB mesure de combien la recette varie quand le PIB change de 1 %. Une élasticité > 1 signifie que l'impôt est pro-cyclique (amplifie les fluctuations) ; une élasticité < 1 signifie qu'il est stabilisateur automatique.
Élasticité légèrement supérieure à l'unité en longue période
Données annuelles PIB nominal vs TS (indice base 100 = 2010)
Année
PIB nominal (Md€)
Indice PIB
TS (Md€)
Indice TS
Écart TS-PIB
2010
1 999
100,0
11,4
100,0
0,0
2012
2 091
104,6
12,1
106,1
+1,5
2014
2 149
107,5
13,1
114,9
+7,4
2016
2 234
111,8
13,5
118,4
+6,6
2018
2 363
118,2
14,1
123,7
+5,5
2019
2 437
121,9
14,5
127,2
+5,3
2020
2 310
115,6
13,6
119,3
+3,7
2022
2 639
132,0
15,5
135,9
+3,9
2024
2 905
145,3
16,5
144,7
-0,6
2025
2 993
149,7
17,8
156,1
+6,4
Élasticité légèrement supérieure à l'unité en longue période. Sur 2010-2025, la TS croît légèrement plus vite que le PIB nominal (élasticité ~1,1). C'est un impôt quasi neutre par rapport au cycle — ni stabilisateur ni déstabilisateur. En revanche, la composition sectorielle introduit des asymétries : en phase de boom financier (hauts bonus), la TS sur les banques accélère ; en récession sanitaire (Covid, gel embauches hospitalières), elle ralentit plus que le PIB. Le ratio TS/PIB est passé de 0,57 % en 2024 à 0,59 % en 2025, traduisant l'accélération de la masse salariale dans les secteurs assujettis.
17,8 Md€ — significatif mais modeste rapporté aux PO (1,4 %)
Stabilité
4/5
Élasticité unitaire, ratio TS/PIB stable — recette prévisible
Équité
1/5
Discrimine par secteur, pas par capacité contributive. Inique.
Efficacité économique
1/5
Distorsion sectorielle maximale, DWL ~0,4 Md€, frein à l'emploi non marchand
Simplicité / collecte
2/5
Rapport d'assujettissement complexe, coût collecte 1,8 % — 6× la CSG
Cohérence avec la politique publique
1/5
Taxe les secteurs que l'État finance (hôpitaux, associations) — contresens total
Défauts structurels irrémédiables
1. Périmètre aberrant. La TS taxe les employeurs que le législateur a choisi d'exonérer de TVA — soins, éducation, services financiers. Elle pénalise précisément les activités jugées d'intérêt général ou stratégique.
2. Cercle budgétaire. L'État finance les hôpitaux (ONDAM), qui reversent une partie en TS à la Sécu. L'argent public fait un aller-retour absurde : chaque revalorisation Ségur augmente la TS hospitalière.
3. Distorsion internationale. Les banques françaises paient ~8 Md€/an de TS, leurs concurrentes européennes zéro. Handicap compétitif unique au monde.
4. Frein à l'emploi non marchand. +13,6 % de surcoût sur les cadres hospitaliers et associatifs, dans des secteurs déjà en pénurie de main-d'œuvre.
5. Héritage sans justification. La TS n'a plus de rationalité depuis 1954. Elle subsiste uniquement parce que ~17,8 Md€ sont difficiles à compenser.
Verdict final. La taxe sur les salaires est un impôt stable mais injuste, inefficace et incohérent. Elle rapporte 17,8 Md€ au prix d'une distorsion sectorielle majeure, d'un surcoût pour les secteurs les plus socialement utiles, et d'un handicap compétitif pour la place financière française. Sa suppression — compensée par une cotisation patronale universelle (+~1 pt) ou une hausse de CSG (+0,7 pt) — serait un gain net pour l'économie française. Le seul obstacle est politique : qui acceptera de payer la facture de la transition ? Le PLFSS 2025 amorce un premier pas avec l'exemption du taux majoré pour le secteur sanitaire et médico-social.
L'inaction a un coût. Chaque année de maintien de la TS, ce sont ~15 000 à 30 000 emplois non créés dans le non-marchand (IPP/OFCE), ~3-4 Md€ de transfert circulaire État→hôpitaux→Sécu→État, et un avantage concurrentiel offert aux banques étrangères. En 10 ans de statu quo, le coût cumulé de l'inaction dépasse 120 Md€ en valeur actualisée (emplois perdus + inefficience budgétaire + compétitivité). La TS est l'exemple parfait d'un « mauvais impôt » que personne ne défend intellectuellement mais que personne n'ose supprimer.
15. Lexique — acronymes et notions clésPour décoder la taxe sur les salaires
Termes fiscaux
TS — Taxe sur les Salaires. Impôt prévu par l'article 231 du Code Général des Impôts (CGI).
Rapport d'assujettissement — Part du chiffre d'affaires soumise à TVA l'année N-1. Si < 90 %, l'employeur est redevable de la TS sur le complément.
Abattement associations — Déduction forfaitaire de 24 041 €/an (2025) sur la base taxable des organismes non lucratifs.
Franchise — Si la TS annuelle est < 1 200 €, l'employeur n'est pas redevable.
Décote — Réduction dégressive entre 1 200 € et 2 040 € de TS annuelle.
Institutions
DGFiP — Direction Générale des Finances Publiques. Collecte la TS et la reverse à la Sécu.
CPO — Conseil des Prélèvements Obligatoires. Organisme rattaché à la Cour des Comptes, auteur du rapport de référence sur la TS (2015).
FIPECO — Site d'analyse des finances publiques de François Ecalle (ancien magistrat Cour des Comptes).
FBF — Fédération Bancaire Française. Lobby bancaire, principal demandeur de la suppression de la TS.
FHF — Fédération Hospitalière de France. Représente les hôpitaux publics.
UNIOPSS — Union nationale des organismes privés non lucratifs sanitaires et sociaux.
URSSAF Caisse Nationale — Organisme de collecte des cotisations sociales (ex-ACOSS). Reçoit le produit de la TS.
Termes budgétaires
LFSS — Loi de Financement de la Sécurité Sociale. Fixe l'affectation de la TS entre les branches.
ONDAM — Objectif National de Dépenses d'Assurance Maladie. Enveloppe qui finance les hôpitaux.
SAAD — Services d'Aide et d'Accompagnement à Domicile. Structures associatives d'aide aux personnes âgées/handicapées.
CESU — Chèque Emploi Service Universel. Permet aux particuliers d'employer directement un salarié à domicile avec avantage fiscal.
Ségur de la santé — Accords de juillet 2020 revalorisant les salaires hospitaliers (+183 €/mois nets). Impact indirect sur l'assiette de la TS.
Impôt de production — Prélèvement assis sur le processus de production (masse salariale, valeur ajoutée, chiffre d'affaires) plutôt que sur les bénéfices. La TS en est un exemple atypique.