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Mis à jour août 2026 — Comptes des APU 2025 (Insee, mai 2026, via data.gouv)

Zoom Taxe sur les Salaires — 17,3 Md€ de recettes (2024)

Impôt « fantôme » du secteur non marchand • Mécanisme, barème progressif, secteurs assujettis • Anomalie française • Impact emploi • Pistes de réforme • Sources Insee (comptes nationaux), DGFiP, FIPECO, CPO, Cour des Comptes
17,3 Md€
Recettes 2024 (comptes nat., sd)
+3,6 % vs 2023 (16,7 Md€) • 17,6 Md€ en 2025 (p)
100 %
Affectée à la Sécurité sociale
Via URSSAF Caisse Nationale
0,59 %
Poids dans le PIB (2024)
~1,1 % des recettes publiques totales
~45 %
Payée par le secteur financier
Banques, assurances, mutuelles
13,60 %
Taux marginal maximal
Barème progressif à 3 tranches

1. Vue d'ensemble — un impôt méconnu de 17,3 milliardsComptes nationaux 2024 (sd) / 2025 (p)

La taxe sur les salaires (TS) est un impôt assis sur les rémunérations versées par les employeurs non assujettis à la TVA (ou assujettis sur moins de 90 % de leur chiffre d'affaires). Créée en 1948 sous le nom de « versement forfaitaire sur les salaires », elle est le vestige de l'ancien régime fiscal d'avant la TVA (1954). Lorsque la TVA a été introduite, les employeurs qui n'y étaient pas soumis devaient continuer à payer cette taxe en contrepartie.

Avec 17,3 Md€ de recettes en 2024 (comptes nationaux, semi-définitif) et 17,6 Md€ en 2025 (provisoire), la TS figure parmi les dix premiers impôts français par le rendement, loin derrière la TVA (207,8 Md€), la CSG (153,1 Md€), l'IR (96,0 Md€), l'IS (68,0 Md€) et la taxe foncière (42,9 Md€) — chiffres 2024, comptes nationaux Insee. Pourtant, elle reste largement méconnue du grand public car elle ne touche ni les ménages directement ni les entreprises du secteur marchand classique.

AgrégatMontant 2024Commentaire
Recettes brutes TS (compta nat.)17,3 Md€ (2024 sd) / 17,6 Md€ (2025 p)Collectée par la DGFiP, reversée à la Sécu
Affectation100 % SécuBranche maladie principalement (LFSS)
Nombre d'employeurs assujettis~300 000Dont ~160 000 associations, ~2 500 banques/assurances
Nombre de salariés concernés~5 millionsSecteurs santé, financier, associatif, éducation
Poids dans les PO~1,4 %Des prélèvements obligatoires totaux (~1 250 Md€ en 2024, 42,7 % du PIB)

Source : Insee, comptes nationaux base 2020 — Comptes des APU 2025 (Insee Première n°2106, mai 2026, via data.gouv) ; DGFiP, Statistiques fiscales ; FIPECO, fiche « Taxe sur les salaires » ; PLF 2025, Voies et Moyens tome I.

Point clé. La taxe sur les salaires est un impôt « résiduel » hérité de 1948 : elle frappe uniquement les employeurs qui ne sont pas dans le champ de la TVA. En pratique, cela revient à pénaliser les secteurs non marchands (hôpitaux, associations, mutuelles) et le secteur financier (banques, assurances) par un surcoût salarial que leurs homologues du secteur marchand ne supportent pas. Le Conseil des Prélèvements Obligatoires (CPO) la qualifie d'« anomalie fiscale française ».

2. Évolution historique 2010-2025DGFiP / FIPECO / Insee

La taxe sur les salaires est passée de 11,4 Md€ en 2010 à 17,3 Md€ en 2024 (sd) puis 17,6 Md€ en 2025 (p) — comptes nationaux Insee —, soit +54 % en 15 ans (+2,9 % par an en moyenne). Cette progression reflète la croissance de la masse salariale dans les secteurs assujettis et l'introduction temporaire d'une tranche à 20 % en 2013. Le produit a connu un creux en 2020 (Covid) puis un rattrapage rapide.

AnnéeRecettes (Md€)Évol. n/n-1Événement marquant
201011,4Sortie de crise financière
201111,7+2,6 %Reprise progressive
201212,1+3,4 %Hausse masse salariale santé
201313,5+11,6 %Création tranche à 20 % (salaires > 150 k€)
201413,1-3,0 %Suppression tranche 20 % (LFI 2014)
201513,3+1,5 %Progression modérée
201613,5+1,5 %Stabilisation
201713,8+2,2 %Croissance masse salariale
201814,1+2,2 %Dynamique salariale secteur financier
201914,5+2,8 %Dernière année pré-Covid
202013,6-6,2 %Covid-19 — activité partielle, gel embauches
202114,8+8,8 %Rebond post-Covid, Ségur de la santé
202215,5+4,7 %Revalorisation salariale secteur hospitalier
202316,7+7,7 %*Inflation salariale, hausse point d'indice FP
2024 (sd)17,3+3,6 %Poursuite dynamique salariale
2025 (p)17,6+1,7 %Comptes nationaux provisoires (Insee, mai 2026)

* Rupture de série : 2010-2022 = encaissements (DGFiP/FIPECO) ; 2023-2025 = comptes nationaux base 2020 (Insee, montants bruts, légèrement supérieurs aux encaissements) — la hausse 2023 est en partie un effet de changement de source.

Effet Ségur. Les accords du Ségur de la santé (juillet 2020) ont revalorisé de 183 €/mois nets les soignants hospitaliers — soit ~8,5 Md€/an de masse salariale supplémentaire. Cette hausse a mécaniquement gonflé l'assiette de la taxe sur les salaires pour les hôpitaux publics, contribuant à la remontée rapide des recettes post-2020. L'État finance le Ségur et paie en même temps davantage de TS sur ces revalorisations — un « cercle budgétaire » paradoxal.

3. Mécanisme — qui paie et pourquoiCGI art. 231

La taxe sur les salaires est due par tout employeur non assujetti à la TVA ou assujetti sur moins de 90 % de son chiffre d'affaires de l'année précédente. Le « rapport d'assujettissement » détermine la proportion de la masse salariale soumise à la taxe.

Règle d'assujettissement

Situation de l'employeurRapport TVATaxe sur les salaires
100 % assujetti TVA≥ 90 %Non redevable
Partiellement assujetti10-89 %Redevable au prorata (1 - rapport TVA)
Non assujetti TVA0-9 %Redevable sur 100 % de la masse salariale

Principaux employeurs redevables

Exonérations et abattements

Surcoût salarial invisible. Au taux marginal de 13,60 %, la TS alourdit le coût d'un emploi qualifié de plus de 13 % par rapport au secteur marchand. Pour un cadre hospitalier rémunéré 50 000 €/an brut, la TS représente environ 5 500 €/an de surcoût pour l'employeur — une charge que ne supporte pas un employeur privé lucratif soumis à la TVA. C'est un « impôt de production » déguisé sur les secteurs non marchands.

4. Barème progressif — taux par tranche (2024)BOFiP / URSSAF

Contrairement à la plupart des prélèvements patronaux (à taux unique), la taxe sur les salaires a un barème progressif à 3 tranches. Les seuils sont revalorisés chaque année dans la même proportion que la 1re tranche de l'impôt sur le revenu.

TrancheRémunération annuelle brute par salariéTauxTaux marginal cumulé*
1re trancheJusqu'à 8 985 €4,25 %4,25 %
2e trancheDe 8 985 € à 17 936 €8,50 %6,35 %
3e trancheAu-delà de 17 936 €13,60 %→ 13,60 %

* Le taux effectif moyen augmente avec la rémunération et converge vers 13,60 % pour les hauts salaires. Seuils 2024 (revalorisés au 1er janvier).

Exemples de calcul

ProfilSalaire brut annuelTS due par l'employeurTaux effectif
Aide-soignant(e)24 000 €1 949 €8,1 %
Infirmier(e) hospitalier(e)32 000 €3 037 €9,5 %
Cadre bancaire55 000 €6 163 €11,2 %
Directeur financier (banque)120 000 €15 003 €12,5 %
Trader / dirigeant300 000 €39 483 €13,2 %
Progressivité atypique. La TS est l'un des rares prélèvements patronaux progressifs en France. En comparaison, les cotisations URSSAF sont à taux fixe (ou dégressif avec les allègements Fillon). Cette progressivité pénalise particulièrement les employeurs de cadres du secteur financier : un trader à 300 k€ coûte 39 500 € de TS à la banque, en plus des cotisations sociales classiques.

5. Ventilation par secteur — qui paie combien ?CPO / DGFiP

La taxe sur les salaires est concentrée sur trois grands secteurs : le secteur financier (~45 %), le secteur sanitaire et médico-social (~25-30 %) et le secteur associatif et non lucratif (~15-20 %). Le reste est dispersé entre l'enseignement privé, les organismes de Sécurité sociale et divers établissements publics.

SecteurPart estiméeMontant (Md€)Principaux employeurs
Secteur financier~45 %~7,4 Md€BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole, AXA, Crédit Mutuel, Groupama
Santé et médico-social~25 %~4,1 Md€AP-HP, CHU, hôpitaux publics, EHPAD publics, cliniques non lucratives
Secteur associatif~17 %~2,8 Md€Aide à domicile, action sociale, Croix-Rouge, ADMR, Secours Catholique
Enseignement privé~6 %~1,0 Md€Enseignement catholique, écoles sous contrat
Mutuelles et prévoyance~4 %~0,7 Md€MGEN, Harmonie Mutuelle, Malakoff Humanis
Autres (organismes publics, divers)~3 %~0,5 Md€CNAV, CNAM, CAF, divers EP
Total100 %~16,5 Md€

NB : ventilation estimée sur la base des encaissements 2024 (~16,5 Md€) ; en comptes nationaux, le total 2024 (sd) s'établit à 17,3 Md€. La ventilation sectorielle 2025 n'est pas encore disponible (Insee, comptes des APU, mai 2026).

Barre de répartition visuelle

Financier — ~7,4 Md€
Santé — ~4,1 Md€
Associatif — ~2,8 Md€
Ens.
Mut.
Aut.
Le paradoxe hospitalier. L'État finance les hôpitaux publics via l'ONDAM (~100 Md€/an), mais les hôpitaux reversent ~2-3 Md€ de taxe sur les salaires à la Sécurité sociale. L'argent public fait un aller-retour : le budget de la santé paie les salaires des soignants, et l'hôpital reverse une fraction de ces salaires en TS. Un « jeu de bonneteau budgétaire » dénoncé par la Fédération Hospitalière de France (FHF).

6. Anomalie française — pourquoi cette taxe n'existe nulle part ailleursComparaison internationale

La taxe sur les salaires est quasi unique au monde. Aucun autre pays de l'OCDE ne dispose d'un impôt structurellement calqué sur le non-assujettissement à la TVA. Son existence est un accident historique : lorsque la France a inventé la TVA en 1954, il a fallu maintenir une recette de substitution pour les employeurs qui en étaient exclus.

Comparaison des « payroll taxes » dans l'OCDE

PaysPrélèvement patronal comparableTauxLié au statut TVA ?
FranceTaxe sur les salaires4,25-13,60 %Oui — uniquement non-assujettis TVA
AllemagneAucun équivalentNon applicable
Royaume-UniEmployer NIC (cotisations)13,8 %Non — universel
SuèdeArbetsgivaravgifter (cotisations patronales)31,42 %Non — universel
États-UnisFUTA + Social Security (FICA)7,65 %Non — universel
AustraliePayroll tax (États fédérés)4,75-6,85 %Non — seuil de masse salariale
JaponCotisations patronales santé/retraite~15 %Non — universel

Pourquoi c'est une anomalie

Le cas des banques. Le secteur bancaire français supporte ~7,4 Md€ de TS par an. La Fédération Bancaire Française (FBF) estime que cette charge représente ~6 % des charges d'exploitation des banques. Elle argue que cette taxe érode la compétitivité des banques françaises face à leurs rivales européennes (qui ne paient rien d'équivalent) et freine l'emploi dans le secteur. En 2023, BNP Paribas a versé à elle seule environ 1,8 Md€ de TS.

7. Impact sur l'emploi dans le secteur non marchandDREES / UNIOPSS / FHF

La taxe sur les salaires alourdit le coût du travail dans des secteurs à très forte intensité en main-d'œuvre : la masse salariale représente 70 à 80 % des charges des hôpitaux et des associations d'aide à domicile. L'impact sur l'emploi est structurellement négatif.

Surcoût salarial par secteur

SecteurMasse salariale / chargesTS estimée (Md€)Surcoût / emploi moyen
Hôpitaux publics~75 %~2,5 Md€~2 800 €/emploi
Aide à domicile (SAAD)~85 %~0,4 Md€~1 600 €/emploi
Banques (siège France)~55 %~5,5 Md€~7 200 €/emploi
Associations action sociale~70 %~1,2 Md€~2 200 €/emploi
Mutuelles~60 %~0,7 Md€~4 500 €/emploi

Effets documentés

Cercle vicieux. Le secteur de l'aide à domicile illustre le paradoxe : les SAAD associatifs paient la TS (employeur non assujetti TVA), tandis que les particuliers employeurs (via CESU) bénéficient d'un crédit d'impôt de 50 % et ne paient pas de TS. Résultat : le service prestataire (associatif) est 30 à 40 % plus cher que le gré à gré (CESU) à travail égal. Les personnes âgées préfèrent le CESU, les SAAD perdent des clients, et la qualité de l'accompagnement se dégrade faute de supervision professionnelle.

8. Pistes de réforme — suppression, intégration, transformationCPO / FIPECO / Cour des Comptes

La suppression de la taxe sur les salaires est un serpent de mer fiscal depuis 20 ans. Tous les rapports d'experts la recommandent, mais aucun gouvernement ne s'y est résolu — le manque à gagner de ~17,6 Md€ (2025 p) est trop lourd à compenser en période de déficit.

Scénario de réformeCoût budgétaireAvantageObstacle
Suppression pure et simple-17,6 Md€Fin de la distorsion, compétitivité bancaire, emploi non marchandManque à gagner colossal pour la Sécu
Intégration dans les cotisations patronalesNeutreUniversalité — tous les employeurs contribuent égalementHausse cotisations pour le secteur marchand (+~1 pt)
Compensation par hausse CSG (+0,6 pt)NeutreAssiette large (revenus du travail + capital + retraites)Très impopulaire (précédent Macron 2018)
Compensation par hausse TVA (+0,8 pt)NeutreLevier large, rendement élevéRégressif, inflation perception
Suppression progressive sur 5 ans-3,5 Md€/anLissage budgétaire, visibilité employeursRequiert une trajectoire de finances publiques crédible
Exonération ciblée secteur non marchand-5 Md€Protège hôpitaux et associations, maintient TS bancaireComplexité juridique, rupture d'égalité

Position des institutions

La piste la plus réaliste. Intégrer la TS dans les cotisations patronales de Sécurité sociale, en relevant le taux universel de ~1 point. Avantages : fin de la distorsion sectorielle, simplification administrative, maintien du rendement. Inconvénient : hausse du coût du travail pour le secteur marchand (~+8 Md€), partiellement compensée par la baisse pour le non-marchand (~-8 Md€). Effet net sur l'emploi : positif selon le CPO, car les secteurs gagnants (santé, social) sont plus intensifs en main-d'œuvre que les perdants (industrie, services marchands).

9. Analyse en valeur — euros courants vs euros constants (base 2015)INSEE / Déflateur PIB

Les recettes de la TS en euros courants progressent de +52 % entre 2010 et 2024 (17,3 Md€ en 2024, comptes nationaux sd). Mais déflatées par l'indice des prix à la consommation (IPCH), la progression réelle n'est que de +17 % en 14 ans — soit +1,1 % par an en volume. L'essentiel de la hausse nominale est un effet prix (inflation salariale), pas un vrai gain de rendement.

AnnéeTS courants (Md€)Déflateur (base 100 = 2015)TS constants 2015 (Md€)Évol. réelle n/n-1
201011,492,812,3
201111,795,012,3+0,0 %
201212,196,912,5+1,3 %
201313,597,813,8+10,6 %
201413,198,313,3-3,5 %
201513,3100,013,3-0,1 %
201613,5100,213,5+1,3 %
201713,8101,413,6+0,9 %
201814,1103,213,7+0,4 %
201914,5104,313,9+1,6 %
202013,6104,813,0-6,7 %
202114,8107,013,8+6,6 %
202215,5112,813,7-0,7 %
202316,7117,214,2+3,7 %*
2024 (sd)17,3119,814,4+1,3 %
Illusion nominale. En euros constants 2015, la TS ne rapporte que 14,4 Md€ en 2024 — à peine +8 % par rapport aux 13,3 Md€ de 2015. L'essentiel de la hausse apparente depuis 2015 (+30 % en nominal, comptes nationaux) est absorbé par l'inflation. Le rendement réel de la TS est quasi flat depuis 10 ans. L'inflation salariale post-Covid (+4-5 %/an en nominal) a gonflé la recette en apparence, mais peu en pouvoir d'achat pour la Sécu. (* 2023-2024 : passage à la série comptes nationaux, cf. section 2.)

10. Analyse de mix — décomposition fine de la recetteStructure interne

La recette de la TS résulte de l'interaction de trois variables : le nombre d'employeurs assujettis, la masse salariale soumise et le taux effectif moyen (fonction du barème progressif et de la distribution des salaires). Décomposer ces trois facteurs éclaire les dynamiques internes.

Décomposition multiplicative de la recette

Composante20152024Évol.Commentaire
Nombre d'employeurs assujettis~280 000~300 000+7 %Croissance du secteur associatif et médico-social
Masse salariale assujettie (Md€)~165~210+27 %Ségur, inflation salariale, hausse effectifs santé
Taux effectif moyen~8,1 %~7,9 %-0,2 ptEffet de l'abattement associations et de la franchise
Recette TS13,3 Md€17,3 Md€+30 %Tiré par la masse salariale, freiné par le taux effectif

Contribution à la croissance de la recette (2015-2024)

Volume +7 %
Masse salariale +27 %
Taux eff. -2 %

Décomposition par tranche du barème (2024 estimé)

TrancheAssiette estimée (Md€)Rendement (Md€)% de la recette
1re tranche (4,25 %)~45~2,1~12 %
2e tranche (8,50 %)~45~4,0~23 %
3e tranche (13,60 %)~80~11,2~65 %
Total~17017,3100 %
Concentration sur la 3e tranche. Les deux tiers de la recette proviennent de la tranche à 13,60 % (salaires > 17 936 €). Cela signifie que la TS est en pratique un impôt sur les cadres et professions qualifiées du secteur non marchand et financier. Les bas salaires contribuent peu grâce au taux faible de 4,25 % et à l'abattement associations. La progressivité du barème fait que le rendement est très sensible à la dynamique des hauts salaires — notamment dans la banque.

11. Distribution démographique et sociologique — qui paie réellement ?IPP / DARES / INSEE

La TS est formellement payée par l'employeur, mais l'incidence économique (qui supporte réellement la charge) est partagée entre l'employeur (marges) et le salarié (moindre rémunération brute). L'IPP (Institut des Politiques Publiques) estime que 50 à 70 % de l'incidence retombe sur les salariés via des salaires bruts plus bas.

Répartition par catégorie socio-professionnelle (CSP)

CSP / ProfilEffectifs concernésTS moyenne/emploiPart de la recette
Cadres secteur financier~230 000~8 500 €~12 %
Employés secteur financier~530 000~4 200 €~13 %
Cadres santé (PH, directeurs)~180 000~7 800 €~8 %
Soignants (IDE, AS, SF)~850 000~2 600 €~13 %
Personnel associatif qualifié~420 000~3 200 €~8 %
Aide à domicile / SAAD~380 000~1 500 €~3 %
Enseignement privé~200 000~3 800 €~5 %
Traders / dirigeants banque~15 000~35 000 €~3 %
Autres (mutuelles, EP, divers)~1 200 000~3 000 €~22 %
Total~4 000 000~4 100 €~100 %

Répartition par tranche d'âge des salariés

Effet redistributif

Décile de revenu salarialPart des salariés assujettis TSTS moyenne supportéeCommentaire
D1-D3 (bas salaires)~35 %~1 200 €Aide à domicile, agents hospitaliers — taux faible
D4-D7 (salaires moyens)~40 %~3 500 €IDE, éducateurs, employés banque — montée en tranche
D8-D10 (hauts salaires)~25 %~12 000 €PH, cadres bancaires, dirigeants — taux marginal 13,6 %
Un impôt régressif en apparence, progressif en réalité — mais sur les mauvaises cibles. Le barème progressif fait que les hauts salaires paient proportionnellement plus. Mais la TS ne touche que les salariés du secteur non marchand et financier : une aide-soignante à 1 800 €/mois « coûte » de la TS à son hôpital, tandis qu'un consultant à 8 000 €/mois dans un cabinet soumis à la TVA n'en génère aucune. L'iniquité n'est pas dans le barème — elle est dans le périmètre d'assujettissement.

12. Efficacité de la recette — coût de collecte, recouvrement, perte sècheDGFiP / CPO / OCDE

Un bon impôt minimise son coût de collecte, maximise son taux de recouvrement et génère le moins de distorsions économiques possible (« perte sèche » ou deadweight loss). Sur ces trois critères, la TS a un bilan médiocre.

Critère d'efficacitéTSTVA (comparaison)CSG (comparaison)
Recette brute (2024, compta nat.)17,3 Md€207,8 Md€153,1 Md€
Coût de collecte (% recette)~1,8 %~0,7 %~0,3 %
Coût de collecte (Md€)~0,31~1,45~0,46
Taux de recouvrement~97,5 %~92,5 %~99,2 %
Fraude estimée (Md€)~0,4~15-20~1,0
Nombre de redevables~300 000~5 000 000~68 000 000
Rendement / redevable~58 000 €~42 000 €~2 300 €

Perte sèche (deadweight loss)

La perte sèche d'un impôt mesure la destruction de valeur économique qu'il engendre au-delà de la recette collectée. Pour un impôt sur le travail dans un secteur contraint (non marchand, prix administrés), l'élasticité de l'emploi au coût du travail est de l'ordre de -0,3 à -0,5 (DARES, OFCE). La formule de Harberger donne :

Estimation de la perte sèche : DWL ≈ ½ × ε × t² × Base
Avec ε = 0,4 (élasticité emploi), t = 0,10 (taux effectif moyen ~10 %), Base = 210 Md€ :
DWL ≈ 0,5 × 0,4 × 0,01 × 210 = ~0,42 Md€/an
Soit environ 2,5 % de la recette. C'est modéré en valeur absolue, mais élevé rapporté au nombre d'emplois détruits (~15 000 à 30 000 selon les modèles IPP/OFCE).
Coût de collecte excessif. À 1,8 % de la recette, la TS coûte 2,5 fois plus cher à collecter que la TVA et 6 fois plus que la CSG. Cela s'explique par la complexité du rapport d'assujettissement (calcul annuel du ratio TVA), le barème progressif individualisé par salarié, et le nombre relativement faible de redevables. Le CPO (2015) notait que la TS est « l'impôt dont le rapport rendement/complexité est le plus défavorable ».

13. Élasticité au PIB — pro-cyclique ou contra-cyclique ?Calcul économétrique

L'élasticité d'un impôt au PIB mesure de combien la recette varie quand le PIB change de 1 %. Une élasticité > 1 signifie que l'impôt est pro-cyclique (amplifie les fluctuations) ; une élasticité < 1 signifie qu'il est stabilisateur automatique.

PériodeCroissance PIB nominalCroissance recette TSÉlasticité (TS/PIB)Interprétation
2010-2013+9,2 %+18,4 %2,0Tranche 20 % → très pro-cyclique
2013-2019+17,0 %+7,4 %0,4Post-suppression tranche 20 % → inertie
2019-2020-5,3 %-6,2 %1,2Choc Covid — légèrement pro-cyclique
2020-2024+27,1 %+27,2 %1,0Rebond parallèle au PIB — élasticité unitaire
2010-2024 (long terme)+46,9 %+51,8 %~1,1Élasticité proche de l'unité en longue période

Données annuelles PIB nominal vs TS (indice base 100 = 2010)

AnnéePIB nominal (Md€)Indice PIBTS (Md€)Indice TSÉcart TS-PIB
20101 999100,011,4100,00,0
20122 091104,612,1106,1+1,5
20142 149107,513,1114,9+7,4
20162 234111,813,5118,4+6,6
20182 363118,214,1123,7+5,5
20192 437121,914,5127,2+5,3
20202 310115,613,6119,3+3,7
20222 639132,015,5135,9+3,9
20242 936146,917,3151,8+4,9
Élasticité unitaire en longue période. Sur 2010-2024, la TS croît au même rythme que le PIB nominal (élasticité ~1,0). C'est un impôt neutre par rapport au cycle — ni stabilisateur ni déstabilisateur. En revanche, la composition sectorielle introduit des asymétries : en phase de boom financier (hauts bonus), la TS sur les banques accélère ; en récession sanitaire (Covid, gel embauches hospitalières), elle ralentit plus que le PIB. Le ratio TS/PIB est resté remarquablement stable autour de 0,55-0,59 % depuis 15 ans (0,59 % en 2024, comptes nationaux).

14. Conclusions — efficace ? juste ? stable ? défauts structurels ?Verdict d'

Grille d'évaluation synthétique

CritèreNote /5Verdict
Rendement3/517,3 Md€ (2024) — significatif mais modeste rapporté aux PO (~1,4 %)
Stabilité4/5Élasticité unitaire, ratio TS/PIB stable — recette prévisible
Équité1/5Discrimine par secteur, pas par capacité contributive. Inique.
Efficacité économique1/5Distorsion sectorielle maximale, DWL ~0,4 Md€, frein à l'emploi non marchand
Simplicité / collecte2/5Rapport d'assujettissement complexe, coût collecte 1,8 % — 6× la CSG
Cohérence avec la politique publique1/5Taxe les secteurs que l'État finance (hôpitaux, associations) — contresens total

Défauts structurels irrémédiables

Verdict final. La taxe sur les salaires est un impôt stable mais injuste, inefficace et incohérent. Elle rapporte 17,3 Md€ (2024) au prix d'une distorsion sectorielle majeure, d'un surcoût pour les secteurs les plus socialement utiles, et d'un handicap compétitif pour la place financière française. Sa suppression — compensée par une cotisation patronale universelle (+~1 pt) ou une hausse de CSG (+0,6 pt) — serait un gain net pour l'économie française. Le seul obstacle est politique : qui acceptera de payer la facture de la transition ?
L'inaction a un coût. Chaque année de maintien de la TS, ce sont ~15 000 à 30 000 emplois non créés dans le non-marchand (IPP/OFCE), ~2-3 Md€ de transfert circulaire État→hôpitaux→Sécu→État, et un avantage concurrentiel offert aux banques étrangères. En 10 ans de statu quo, le coût cumulé de l'inaction dépasse 100 Md€ en valeur actualisée (emplois perdus + inefficience budgétaire + compétitivité). La TS est l'exemple parfait d'un « mauvais impôt » que personne ne défend intellectuellement mais que personne n'ose supprimer.

15. Lexique — acronymes et notions clésPour décoder la taxe sur les salaires

Termes fiscaux

Institutions

Termes budgétaires

Mise à jour août 2026 : Insee, « Le compte des administrations publiques en 2025 », Insee Première n°2106 (mai 2026) ; Comptes de la Nation 2025 (29 mai 2026) ; tableau « Impôts 1995-2025 » (Insee) ; dataset data.gouv « Comptes des administrations publiques » (maj 07/07/2026). Taxes sur les salaires (comptes nationaux, base 2020) : 16,7 Md€ (2023), 17,3 Md€ (2024 semi-définitif), 17,6 Md€ (2025 provisoire).
Sources : BOFiP — Taxe sur les salaires, doctrine fiscale officielle (art. 231 CGI)DGFiP — Statistiques fiscales annuelles (recettes TS 2010-2024)FIPECO — La taxe sur les salaires (fiche analytique, mise à jour 2025)CPO / Cour des Comptes — Les prélèvements obligatoires, rapport 2015URSSAF — Taxe sur les salaires : barème, taux et tranches 2024Service-Public.fr — Taxe sur les salaires : obligations employeursPLF 2025 — Voies et Moyens tome I, recettes fiscales affectéesLégifrance — Article 231 du Code Général des ImpôtsUNIOPSS — Publications sur le coût de la TS pour le secteur associatif sanitaire et socialFHF — Fédération Hospitalière de France, positions sur la fiscalité hospitalièreFBF — Fédération Bancaire Française, études sur la compétitivité et la TSSénat — Rapport Arthuis 2014 sur le financement de la protection socialeDREES — Études sur l'emploi dans le secteur sanitaire et médico-social